Au pays des lamantins

Après Dakar, nous mettons cap sur la Casamance à bord du ferry Aline Sitoé Diatta. Voici le récit de notre découverte de cette région accueillante et verdoyante du sud du Sénégal.



Le verger du Sénégal

Au pays des lamantins
Avez-je déjà ressenti la véritable saveur d’une mangue ? A bien y réfléchir, mes sens ne se souviennent pas de cet envoûtant parfum sucré, de cette texture fraîche et fondante, de ce goût suave et profond.
Depuis notre arrivée à Djivente, la nature s’est mis en tête de guider nos papilles sur le chemin de l’extase. En plus de la traditionnelle portion de riz au poisson que l’on consomme ici à tous les repas, nous égaillons notre ordinaire de fruits de toutes sortes ramassés à même la terre ou dans les branches des arbres environnants. Soumise à de plus abondantes précipitations que le reste du pays, la Casamance est le grenier du Sénégal, elle est aussi son verger.
En tête sur l’étroit sentier de sable qui se faufile entre les troncs gigantesques des fromagers, Toussaint, notre hôte, nous livre les secrets de chaque essence. Là où le soleil parvient à percer la canopée, poussent en bosquets les anacardiers, petits arbres à la cime évasée. Sur leurs branches touffues pendent des pédoncules charnus rouges ou jaunes : la pomme de cajou. Toussaint nous invite à croquer dedans. La chair, gorgée d’eau, désaltère. Sucrée en bouche, elle laisse une fois consommée, une forte amertume sur la langue. Une amande pousse à son extrémité. Elle deviendra une fois salée et grillée, la noix de cajou.
Impossible de passer à côté. Emblème du pays, le baobab domine de toute sa stature, les arbustes voisins. Sur ces fines branches, Toussaint nous montre du doigt de longues gousses sombres. « Ici, on les appelle pain de singe », explique notre hôte. Une fois ouvertes, elles laissent apparaître une multitude de boules blanchâtres et poudreuses. « On les utilise principalement pour fabriquer une boisson », précise Toussaint. A quelques encablures, là où la culture du riz sur brûlis a eu raison des derniers grands arbres, poussent de bas arbustes. Leur nom : oseille de Guinée, une variété d’hibiscus. Avec leurs fleurs rouges et charnues, on fabrique le bissap, une boisson désaltérante et sucrée, incontournable dans de nombreux pays d’Afrique.

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Dans les environs, nous remarquons également un fruit jaune comparable de loin à un citron. Il en a d’ailleurs le goût. Ouvert, il libère une demi-douzaine de gros grains semblables à des litchies. Je peine à en avaler un tellement l’acidité est forte. Adeline, elle insiste, les larmes aux yeux. « Ici, nous l’appelons eheimb », confie Toussaint
Nous traversons un bolong (bras de rivière) asséché pour rejoindre une palmeraie entourée par la mangrove. L’occasion d’apprendre à distinguer le cocotier, du rônier ou encore du palmier à huile. Dans ce dernier, des hommes se livrent à un curieux exercice. Arrimés au tronc grâce à une sangle végétale qui leur enserre la taille, ils se hissent jusque sous les premières palmes. Là, ils pratiquent une incision à l’aide d’un long couteau et y insère un entonnoir, fabriqué avec des feuilles. A l’extrémité, il attache une bouteille en plastique et redescend. « Ces hommes récoltent le vin de palme. Une fois leur bouteilles en place, ils patientent une journée et montent les rechercher. Elles sont pleines de sève. En fermentant, le liquide deviendra du vin. Mais trêve de parlotte, allons goûter à la récolte du jour », lance Toussaint.
Notre hôte nous guide à travers les chemins qui sillonnent la palmeraie jusqu’à un emplacement où ont été installés quatre bancs en carré. A terre, un récipient de bois dans lequel trempe une sorte de longue pipe. Toussaint le vide et verse le contenu d’une nouvelle bouteille qu’il a ramassé au passage. Il me tend la pipe qui en réalité sert de cuillère pour boire. Je la remplis. Le liquide est blanchâtre. Il pétille. Récolté du jour, il est encore faiblement alcoolisé. Je me ressers et passe la cuillère à Adeline.
La lumière décline. Il est temps de rejoindre la case. A l’horizon, sous les hautes feuilles des manguiers des centaines de chauves-souris, grosses comme des rats prennent leur envol dans un concert de cris aigus. Nous ne sommes pas les seuls à raffoler des fruits frais.


Bienvenue en Casamance

Au pays des lamantins
A Dakar, nous avons fait le choix de mettre cap sur la Casamance. La solution la plus rapide embarquer à bord du ferry qui assure la liaison vers Ziguinchor, la capitale régionale et ainsi éviter les tracas de la traversée de la Gambie.
Rendez-vous est pris au port autonome de la capitale sénégalaise. Nous sommes venus en avance. Nous avons bien fait. Pour le personnel de la compagnie maritime, nous constituons un cas particulier. Sujet du jour pour les nouvelles recrues : un tandem doit-il être facturé au tarif d’une bicyclette unique ou de deux vélos ? Et la remorque ? Après plusieurs heures de débat durant lesquelles on nous renvoie d’un interlocuteur à l’autre, on finit par nous annoncer un prix totalement farfelu. Las de discuter, nous acceptons de payer.
Si l’enregistrement est chaotique, l’ambiance à bord de l’Aline Sitoé Diatta est plus détendue. Fauteuils confortables, restaurants, écrans plats, le ferry est doté de tout le confort moderne. Et pour cause, le navire est entré en service, il y a peu.
C’est un douloureux souvenir pour tout le Sénégal. Septembre 2002. Le Joola conçu pour transporter 550 personnes sombre emportant avec lui 1863 victimes, plus que le Titanic. On parle du naufrage de la honte. Bon nombre de familles ont perdu leur fils parti étudier à Dakar. En 2005, la liaison a repris. Mais la cicatrice est encore loin d’être refermée.
Le trajet dure la nuit entière. Au levé du jour, nous voguons sur les eaux troubles de la Casamance. A perte de vue, la mangrove s’étale en un infini tapis végétal.
Nous accostons à Ziguinchor et montons en selle direction Oussouye et plus exactement, le petit village de Djivente. L’employée de nos hôtes à Dakar est originaire de l’endroit. Elle nous a recommandés à ses frères et sœurs.

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A la sortie de la ville, nous sommes surpris d’apercevoir plusieurs pick-up militaires chargés de soldats, fusils d’assaut ou lance-roquettes en bandoulière. En 1982, la ville a été le théâtre en plein jour d’affrontements sanglants causant plusieurs centaines de victimes. Le conflit entre les forces rebelles du Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance (MFDC) et le pouvoir central ne faisait que commencer. En 2004, un cessez-le-feu a été signé. Certaines faction du MFDC gagent le maquis ou se réfugient en Gambie. Des attaques sporadiques sont toujours recensées dans certains secteurs très localisés. Le plus souvent, il s’agit d’ailleurs davantage d’actions crapuleuses qu’idéologiques. Mais aujourd’hui, les habitants semblent aspirer à la paix et même si certains conservent des rancoeurs vis-à-vis du gouvernement et des habitants du nord, ils travaillent à la reconstruction de la région. Les militaires sont là pour être vus et pour veiller au grain au cas ou…
En Casamance, il y a des cochons. Après plusieurs mois en terre d’Islam, nous apercevons avec étonnement une truie traverser la route avec toute sa portée. Alors qu’au Nord, on comptabilise près de 95% de musulmans, ici, les habitants sont majoritairement catholiques ou animistes. La plupart appartiennent à l’ethnie Diola et nous saluent par un « kassoumay », enjoué.
A Oussouye, nous abandonnons le goudron pour emprunter la piste de latérite qui conduit à Djivente. D’étroits sentiers sablonneux s’enfoncent ensuite au cœur du village sous de larges fromagers. Nous descendons du vélo et poussons. Djivente compte un petit millier d’habitants. Toutes les familles vivent dans des cases en banco. Les plus anciennes sont recouvertes de palmes de rôniers, les nouvelles de tôles ondulées. Il n’y a pas l’eau courante à Djivente du moins pas encore. Le jour de notre arrivée, des ouvriers s’affairent à creuser une tranchée pour y installer les premiers tuyaux. Plus de 50 foyers pourront bientôt en profiter. En attendant, les femmes vont au puits. Pour l’électricité, il faudra encore patienter. Seuls trois maisons sont équipées de panneaux solaires. Les habitants viennent y recharger leur téléphone portable ou regarder la télévision.
Derrière le terrain de football, où les gamins se donnent rendez-vous chaque soir après l’école, se trouve la maternité. Euphrasie et Christine en sont les matronnes. A elles deux, elles donnent naissance chaque année à des dizaines d’enfants, sans percevoir le moindre salaire. « Nous ne gagnons rien. Nous assurons un service pour les villageois. Ici malheureusement, nous manquons de tout. Même les lampes ne fonctionnent pas. La nuit, nous travaillons à la bougie ou avec des lampes tempêtes », expliquent les deux femmes. Pas de gants en plastique, peu de linge, de l’alcool en faible quantité, un stéthoscope et quelques pinces pour seul matériel médical. Quant aux locaux, les plafonds truffés de nids de guêpes sont en partie écroulés.
Heureusement, grâce à l’œuvre d’une association, on construit à proximité, un nouveau bâtiment. Un avancée pour Euphrasie et Christine. « C’est une bonne chose mais pour que les choses fonctionnent correctement, il nous faudrait une personne qualifiée de plus et surtout du matériel ».

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Nous abandonnons notre remorque et nos sacoches avant à Euphrasie et à sa famille, le temps de partir à la découverte des environs. Plus légers, nous nous aventurons hors de la piste en direction de la Pointe-Saint-Georges, au bord de la Casamance. A partir de la ville de M’Lomp, nous filons tout droit à travers la forêt puis traversons de vastes rizières asséchées. L’hivernage n’est pas encore là. Nous poussons le vélo, sur les étroites bandes de sables qui séparent les bassins vides. Plus loin, l’eau fait son apparition. Nous nous enfonçons entre les palétuviers. Nous traversons plusieurs ponts de bois branlants. La mangrove laisse place à un paysage de savane où poussent des arbustes épars. Guidés par les femmes qui parcourent chaque jour plusieurs kilomètres pour vendre leur poisson ou ramasser du bois, nous parvenons à notre destination. Georges, le frère d’Euphrasie, nous accueille. Nous partons à la découverte du village. Ici aussi, les cases sont en banco mais Georges nous explique que le sable gagne du terrain. « Désormais, nous ne pourrons plus construire de cette façon. Le banco nous fait défaut. Il faudra utiliser les palmes du rônier ».
Notre hôte nous guide vers la plage. Il a quelque chose à nous montrer. Sur le sable, non loin des cocotiers, a été dressée une tour en bois. Georges nous invite à monter au sommet. Parvenus en haut, il nous désigne le fleuve. Nous observons l’onde grise. Soudain, un nez sombre sort de l’eau, puis un dos rond et enfin une large queue. Des lamantins ! Le mirador a été édifié par l’Oceanium, une organisation sénégalaise impliquée dans la sauvegarde de l’environnement. En plus de cette tour d’observation, l’association souhaiterait faire de l’endroit une zone maritime protégée. Des bouées ont même été achetées pour délimiter la zone. Oui mais… « Une malfaçon les empêchent de flotter. Maintenant, il faudra beaucoup de temps avant d’en acquérir de nouvelles. Ce qui manque, encore une fois, ce sont des moyens », explique Georges, référent local de l’Oceanium.
Atteignant parfois cinq mètres de long et pesant plus d’une tonne et demi, celui qu’on appelle parfois vache de mer compte parmi les espèces les plus menacées. Bien que la chasse soit prohibée partout dans le monde, des braconniers s’attaquent encore à ce mammifère herbivore que l’on confondait sans doute autrefois avec des sirènes. « Sa chair est très appréciée. Les chasseurs se cachent mais ils existent. Ils tuent les lamantins et les traînent derrière leur pirogue pour les vendre à Ziguinchor. Friands des plantules des palétuviers, ils sont également victimes du recul de la mangrove. D’autres meurent en ingérant des filets de pêche. Heureusement au village, nous connaissons l’importance de cet animal. Il fait partie de notre patrimoine. Peut-être pourra t-il également un jour attirer les touristes », confie Georges.
Mais pour l’heure, les touristes sont rares. Au début des années 1990, le village a emprunté pour construire une auberge pour accueillir les voyageurs. Le conflit avec le MFDC en a décidé autrement. « Personne n’est jamais venu. Nous sommes restés endettés. Quant au bâtiment, il n’a pu être terminé et est aujourd’hui en ruine », détaille notre hôte.
George comme la plupart des habitants du village vit de la pêche et de l’agriculture durant l’hivernage. Il ne vend rien. Tout ce qu’il attrape ou produit est destiné à l’alimentation de sa famille.
Sa spécialité : la pêche à la crevette. Pour remplir ses filets, il passe la nuit à bord de sa pirogue. Au petit matin, il nous montre ses prises. Un seau entier. A midi, nous faisons bombance, à l’ombre des cocotiers.

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Sur les branches du fromager

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Ousmane est le boulanger du village. La plupart de ses clients arrivent par le fleuve. Il porte également la casquette de guide agrée par l’Oceanium. Pour développer, le tourisme et ainsi maintenir les jeunes au village, l’association a construit une plateforme dans la forêt à quatre kilomètres de la Pointe-Saint-Georges. La marche d’approche s’effectue sur un petit sentier qui se faufile dans les bois et traverse plusieurs cours d’eau. Nous marquons une pause à mi-parcours à proximité du campement d’un récolteur de vin de palme pour nous désaltérer. Nous poursuivons à travers la savane et soudain il nous apparaît. Un immense fromager qui semble dominer tous les environs. Presque au sommet, à plus de 25 mètres, la fameuse plateforme. Ousmane, nous guide au pied de l’arbre. Dans le tronc large de plusieurs mètres, nous découvrons des échelons rouillés. « Ce sont les Portugais qui les ont plantés lorsqu’ils sont arrivés sur les lieux. Ils grimpaient au sommet de l’arbre pour hisser leur drapeau. Il était alors visible à plusieurs kilomètres », explique Ousmane. Ce n’est pas par là que nous montrons et heureusement. L’Oceanium a installé une échelle flambant neuve. Notre guide nous passe un baudrier. Nous nous harnachons et entamons l’ascension à tour de rôle, en toute sécurité. Les derniers mètres sont les plus difficiles mais après quelques efforts nous parvenons à nous hisser sur la plateforme. Là, c’est l’émerveillement. D’un regard nous embrassons toute la région. A nos pieds, la forêt. Plus loin, la savane, les rizières et enfin la ville de M’Lomp. De l’autre côté, la Casamance, la mangrove et un dédales de bras verdoyants. Au loin l’île Carabane, premier comptoir français dans la région. Avec une paire de jumelles, nous observons les oiseaux multicolores qui volètent dans les branches environnantes. Nous retardons le moment de descendre. Ousmane enfin, nous sort de notre rêverie. Nous accrochons nos mousquetons et entamons notre retour sur le plancher des vaches.


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1.Posté par karine MULE le 03/06/2009 08:23
Que du bonheur, qu'est ce que je vous envie... j'en suis presque jalouse !!! A chaque fois que je vous lis, ma journée est quasiment fichue, j'ai la tête ailleurs et je ne pense qu'à mon Afrique. Profitez, profitez... et continuez à me faire rever...
Je vous fais plein de gros gros bisous.
Karine
PS : Olivier, j'ai réussi à voir ta maman... et je ne manquerai pas d'aller la revoir...

2.Posté par Abel DIATTA le 28/01/2010 11:10
Je salut beaucoup Olivier et Adéline, je vois qu'ils sont de vrais raporteurs. Ils ne laissent vraiment aucun détail. C'est intéressant car quiconque lit leur commentaire connaitra la vie à Djivente. J'espère qu'ils se souviendront de moi.
Je leur dis bon courage!

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