Les larmes du guépard

Les guépards ne seraient plus qu’un millier à survire au Kenya. En cause, l’intensification des activités humaines et le morcellement de leur territoire. Dans les environs de Salama, une petite ville à cent kilomètres de Nairobi, l’équipe d’Action for Cheethas étudie ce félin taillé pour la course et tente de le protéger en inventant des solutions de développement durable favorables à la fois aux animaux et aux communautés locales. Nous avons partagé le quotidien des membres de l’organisation.



Les larmes du guépard
C’est une grande bicyclette noire, made in China, comme on en rencontre presque partout sur les routes africaines. Elle pèse le poids d’un cheval mort, ne dispose que d’un pignon fixe, mais cela n’empêche pas Jimmy de caracoler en tête. Parfois la piste, déformée par les pluies, le contraint à de dangereuses embardées. Son chapeau danse dans les airs, sa monture se cabre, glisse, se rétablit et poursuit sa course folle. Régulièrement, il se retourne pour s’assurer que nous sommes toujours là et lance, enjoué, un « sawa, sawa ? ». Nous répondons « sawa, sawa !».
Jimmy est sur son territoire. On le salue depuis la cour des fermettes. Sur le bord du chemin, les bergers lui adressent de grands gestes de sympathie en criant « wa ikoyo, wa ikoyo !» « monsieur guépard, monsieur guépard » en langue kamba.
Nous avons posé nos bagages à Salama, une petite ville de 2000 habitants qui vit au rythme de la route internationale qui conduit à Mombasa. Nairobi n’est qu’à une centaine de kilomètres. Nuit et jour, un flot quasi permanent de camions remonte depuis l’Océan Indien pour approvisionner la capitale, l’Ouganda et les pays enclavés à l’Ouest. Heureusement, nous sommes loin du trafic. Nous sommes accueillis par l’équipe d’Action for Cheethas, au Kenya (ACK). L’association qui œuvre pour la sauvegarde des guépards, a établi son camp sur les flancs d’une colline au milieu des jacarandas en fleurs et des silhouettes hérissées des euphorbes. La nuit, les hululements des hyènes et les cris aigus des damans (sorte de marmotte) couvrent largement le ronronnement lointain des poids lourds.

Médiateur à vélo

Les larmes du guépard
Jimmy est l’un des deux scouts de l’organisation. Cinq jours par semaine, toute la journée durant, il sillonne les chemins vallonnés des environs de Salama. Aujourd’hui, il nous a invités à le suivre. Nous n’avons pas résisté à l’envie de nous dégourdir les jambes et avons enfourché notre tandem. Nous évoluons sur des pistes aux couleurs orangées qui se perdent dans un paysage verdoyant de végétation basse. Parfois, les arbustes laissent place à des étendues herbeuses qui butent à l’horizon sur des collines au dos arrondi. Plus loin encore, se détachent des sommets plus escarpés. « La Tanzanie ! », nous lance Jimmy. « Derrière les nuages, se cache le Kilimandjaro. On peut l’apercevoir par temps clair ». Le terrain, stable jusqu’à présent, est devenu sablonneux. Jimmy a ralentit la cadence et avance en zigzaguant, les yeux rivés sur le sol. Soudain, il immobilise sa monture et nous manquons de lui rentrer dedans. Il tend son doigt vers une empreinte de patte bien distincte au milieu de dizaines de traces de sabots de chèvres et de vaches. « Un lycaon. Ses coussinets sont ronds contrairement à ceux des chiens domestiques qui ont une forme de banane. On m’avait signalé son passage dans les environs », explique t-il.
L’une des missions de Jimmy est de recenser la présence des guépards sur le secteur mais également celle de toute autre carnivore. Pour cela, il a été formé à reconnaître leurs empreintes mais il s’appuie surtout sur le concours des communautés locales. « J’ai mes informateurs, des bergers, des cultivateurs. Tout l’enjeu de mon travail est d’entretenir avec eux de bonnes relations pour qu’ils me préviennent lorsqu’ils aperçoivent un animal ». Pas toujours facile au sein d’une population où le guépard et les autres prédateurs sont souvent perçus de manière négative. « Je joue un rôle de médiateur. Je leur explique que le guépard peut être utile, qu’il attire des touristes et rapporte des devises à notre pays. Surtout, je leur donne des conseilles pour mieux protéger leur troupeau, en prenant un chien par exemple ou en renforçant leur boma (clôture naturelle en branchages disposée autour des maisons) ».

Alerte au léopard !

Les larmes du guépard
Pourtant des attaques se produisent parfois. La veille au soir, Cosmas, l’un des chercheurs d’ACK, a reçu un coup de téléphone inquiétant. Selon un voisin, un léopard aurait été capturé non loin du camp de l’association. Il aurait tué trois chèvres avant d’être immobilisé dans un trou par les bergers. Ces derniers attendraient le lever du jour pour le mettre à mort. « Si l’animal ne se trouve pas sur leur propriété cela sera considéré comme du braconnage. Dans le cas contraire, ils ont le droit de protéger leurs biens mais ils doivent signaler l’abattage au service de la vie sauvage du Kenya. Quoi qu’il en soit, je vais essayer de les convaincre de ne pas arriver à une telle extrémité et surtout de prendre garde. Un léopard acculé peut se révéler extrêmement dangereux ». Le lendemain matin, Cosmas ne trouvera rien dans le trou. « Selon la description des bergers, il s’agissait probablement plus d’un serval que d’un léopard. Difficile de savoir ce qui s’est vraiment passé. Les chèvres, soi-disant mortes, ont disparu. Comme souvent les versions divergent ».
Quand les équipes d’ACK disposent d’une carcasse, leur travail est facilité. Chaque prédateur a sa méthode pour tuer. Jimmy est capable de reconnaître la signature de chacun d’eux. « Lorsque nous arrivons sur place, nous prenons des photos ainsi que les coordonnés GPS. Nous interviewons ensuite les plus proches témoins de la scène. Cela nous permet de tenir à jour une base de données sur les attaques et d’établir des statistiques pour mieux comprendre le comportement des animaux sur la zone et mieux conseiller les éleveurs», nous raconte Jimmy alors que nous nous engageons dans une descente. En sens inverse, deux hommes en nage, poussent un vélo chargé de sacs de charbon. Nous freinons et nous arrêtons à leur hauteur. Jimmy engage la discussion en kamba. En remontant en selle, il nous explique. « Beaucoup de gens ici tentent d’améliorer leur quotidien en fabricant du charbon de bois. Ils coupent les arbres sans distinction. J’ai conseillé à ces hommes de privilégier le ramassage de bois mort ou de ne prélever qu’une ou deux branches par arbre. Mais que peut-on bien faire face à la pauvreté ? »

Collier émetteur

Photo ACK
Photo ACK
Car le problème est bien là. Pour accroître leurs faibles revenus, les habitants des environs de Salama étendent leurs exploitations, élargissent leur troupeau, chassent les antilopes qui sont d’ordinaire les proies des guépards. De retour au camp, Mary, la présidente et fondatrice d’ACK, nous résume la situation. « Au Kenya, il doit rester environ 1000 guépards. Les études prouvent qu’ils sont en bonne santé. Le souci n’est pas là. La menace vient essentiellement de l’intensification des activités humaines. Le vrai enjeu, aujourd'hui, est d’inventer des solutions de développement durable satisfaisantes pour les animaux comme pour les communautés locales. Tous les êtres vivants sont liés. Nous ne pouvons agir au bénéfice de l’un en ignorant l’autre ».
Au Kenya, les guépards évoluent sur des territoires extrêmement vastes bien souvent situés en dehors des parcs nationaux. Des espaces qui sont chaque jour d’avantage morcelés face à la concurrence humaine. « L’un des périls immédiat est de voir les couloirs de communication entre les différents groupes de population du pays disparaître. Le risque de consanguinité chez les guépards est très élevé. Il est vital qu’ils puissent rencontrer des individus aux origines différentes ». Le secteur de Salama est l’un de ces corridors qui permet aux guépards de circuler. Pour en apprendre davantage sur les déplacements du félin, l’équipe d’ACK a procédé, en octobre dernier, à la capture d’une femelle, à qui elle a posé un collier émetteur. « Pendant trois ans, nous pourrons suivre chaque mouvement de Mama Jane par ordinateur. Aujourd’hui, elle est un peu sortie de la zone d’étude. Elle se trouve en pays masaï. Mais ces premiers mois d’observation nous ont permis de mettre en évidence un comportement assez inhabituel. Elle bouge beaucoup la nuit. Pourtant, les guépards contrairement à d’autres félins possèdent une très mauvaise vision dans l’obscurité. Est-elle dérangée la journée à tel point qu’elle a dû modifier ses horaires de chasse ? »

« Robo-goat »

Les larmes du guépard
L’objectif d’ACK est d’équiper prochainement trois autres guépards de collier. L’association teste d’ailleurs actuellement une nouvelle méthode de capture. L’innovation s’appelle « robo-goat » (la chèvre robot en anglais). « Un moteur lui permet de bouger la tête et un haut-parleur diffuse des bêlements. Par rapport à une vraie chèvre, les avantages sont nombreux. Pas besoin de nourriture, ni d’eau et les risques de vol ou de fuite sont nettement réduits. Malheureusement, « robot-goat » n’a pas encore prouvé son efficacité. Aucun guépard n’est pour l’instant tombé dans le panneau », a confié Mary.

Eco-Sys Action Football Cup

Les larmes du guépard
Nous l’avions rencontré, il y a presque un an, quelques jours avant notre départ. Avec beaucoup de plaisir, nous retrouvons Christian, le président et fondateur d’Eco-Sys Action. L’organisation qui est notre principal sponsor, soutient également ACK par le biais de son antenne au Kenya, Eco-Sys Wana Duma. Comme sur chacun de ses projets à travers le monde, elle tente ici de mettre au point des solutions de développement durable, favorables à l’environnement comme aux communautés locales. Elle encourage l’apiculture qui permet de générer des revenus sans nuire à la nature, elle supporte des projets de pépinières et de plantation d’arbres ou propose des micro-crédits. Mais si Christian a fait le déplacement jusqu’au Kenya, c’est pour lancer officiellement une nouvelle opération : l’Eco-Sys Action Football Cup (EAFC), un événement soutenu par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUD) « Nous croyons au pouvoir du football pour transmettre aux populations des messages positifs en matière de protection de l’environnement. Nous prévoyons ainsi d’organiser des rencontres à proximité des sites où nous travaillons. La première a lieu, ici, à Salama. D’autres matches auront lieu en Europe, à Hong-Kong ou au Japon. Ceux-ci se feront sous les couleurs d’un animal en danger et permettront de générer des fonds pour le projet qui lui est associé », détaille Christian.

Mieux vivre avec les guépards

Les larmes du guépard
Le jour J, une vingtaine d’équipes d’hommes, de femmes et d’enfants sont présentes sur le terrain. Entre les matches, des explications et de la documentation sont fournies aux joueurs et au public. L’occasion pour certains de découvrir que le guépard est le mammifère terrestre le plus rapide de la planète, qu’il peut atteindre 110km/h, sa vitesse maximum, en trois secondes, qu’il vit en moyenne 10 ans ou encore qu’il possède sous les yeux des « larmes » noires caractéristiques qui permettent de le différencier facilement du léopard. Des conseils sont également prodigués pour apprendre à mieux vivre avec le félin. L’équipe d’ACK encourage, par exemple, à arrêter la chasse aux antilopes. La diminution de ses proies conduit en effet le guépard à s’attaquer davantage au bétail. Elle invite également à retirer les pièges placés par les braconniers. Chaque année, ceux-ci font plus de victimes parmi les animaux domestiques que le guépard lui-même.
En fin de journée, les meilleures équipes sont récompensées. Bien sûr, il n’y aura pas de miracle. Ces quelques heures n’auront pas suffi à changer les comportements du tout au tout. Mais nul doute que dans la foule qui prend le chemin du retour, beaucoup sont conscients que sans le guépard, rien de tout cela n’aurait eu lieu.

Pédaler pour les guépards

Photo Christian Pilard Eco-Sys Action
Photo Christian Pilard Eco-Sys Action
Il a plu presque toute la nuit et à l’heure du réveil, nous songeons à annuler l’événement qui doit se tenir ce matin, en parallèle de l’Eco-Sys Action Football Cup. Il s’agit d’une course de vélos de 30 km qui emprunte les chemins que Jimmy et son collègue Pius ont l’habitude de sillonner. A sept heures, un arc en ciel de bon augure, nous encourage à maintenir la compétition. Bien nous en prend. A 8h30, plus d’une trentaine de participants patientent sur la ligne de départ. Tous viennent de Salama ou des environs et sont équipés de vieux vélos chinois, similaires à celui de Jimmy. Ils ont ôté leur garde-boue. Nous allons vite comprendre pourquoi. Nous nous élançons en queue de peloton et dépassons quelques malheureux, trahis par la mécanique dans les premiers kilomètres. Plus loin, nous rattrapons à notre grande surprise le 4X4 sensé s’occuper du ravitaillement. Il s’est enlisé lors du franchissement d’un cours d’eau. La première côte est un calvaire. La glaise noire qui recouvre la piste se colle en paquets sous nos garde-boue et nous sommes contraints de démonter les roues à trois reprises. A mi-parcours, nous constatons que notre câble de dérailleur s’est sectionné. Nous poursuivons en courant sur trois kilomètres jusqu’à ce qu’un homme à vélo, nous propose une pince. Nous réparons en vitesse et rejoignons l’arrivée en ramassant quelques concurrents épuisés. Malgré nos tracas, nous terminons 20e, en 2h30. Le premier a mis une heure de moins avec un vélo sans vitesse. Mais là n’est pas le plus surprenant. Daniel, un jeune Masaï, a disputé la compétition en courant. Lorsque nous arrivons, il en a fini depuis plus d’une demi-heure et paraît frais comme un gardon. Rien de vraiment étonnant, en fait. Il nous explique courir le marathon en 2h07.
Mais la palme du courage revient à Simon. Le jeune homme, passionné de vélo, a perdu une jambe lors d’un accident de la route. Il a, à tout prix, voulu participer à la compétition. Il ira jusqu’au bout et se classera 27e. Quand la volonté fait des miracles…

En savoir plus ou soutenir Action for Cheetahs : www.resaf.org
En savoir plus sur Eco-Sys Action et l’Eco-Sys Action Football Cup : www.ecosysaction.org
Un cadeau de Noel en retard ? Jetez un petit coup d’œil à la boutique Eco-6 ( 6% du prix de vente est reverse à des actions de protection de l'environnement et d'espèces menacées ainsi qu'à des projets dans le domaine de l'éducation et de la santé conduits par l'Association Eco-Sys Action, notre partenaire : http://www.eco6boutique.fr/

Photo Christian Pilard Eco-Sys Action
Photo Christian Pilard Eco-Sys Action

Super starling
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L'equipe d'ACK et Ecos-Sys Action/Eco-Sys wana Duma
L'equipe d'ACK et Ecos-Sys Action/Eco-Sys wana Duma


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1.Posté par Baptiste le 04/01/2010 15:10
Le guépard, mes enfants n'en verront sûrement pas...:-(((
Je vous souhaite une bonne année Olivier et Adeline !! Plein de courage, de force et encore de jolis reportages pour 2010 !
Je pense à vous !
Je vous embrasse les loulous !
http://haijin-blog.over-blog.com/

2.Posté par Rousselet Arlette Rambouillet le 04/01/2010 15:29
Bonjour,
Je vous souhaite une très bonne année 2010, beaucoup d'images de ce grand pays d'Afrique
et beaucoup de reportages pour nous faire vivre presqu'en directe ce beau voyage
Je me régale à vous lire

Cordialement
Arlette

3.Posté par selena le 28/01/2010 20:38
c'est vraiment stupid se stupid documentaire et sa n'aide aps

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