Malawi : entre lacs et galères
Le lac s’offre à nous sous ses plus beaux atours. Nous longeons ses rives par petites étapes, profitons de ses eaux claires et chaudes et apprécions une série de rencontres inattendues. Mais la quiétude ne dure pas. Des pluies incessantes viennent nous mener la vie dure puis la mécanique s’en mêle ainsi que les enfants… Voici la suite de nos aventures sur les routes du Malawi.
Pour rejoindre Mzuzu, nous abandonnons momentanément les rives du lac et nous enfonçons dans la montagne. La route grimpe en lacets pendant 10 kilomètres. Notre petit plateau ainsi que celui du milieu sont hors d’usage. Nous n’avons d’autre choix que de monter sur le plus grand. Dans les tronçons les plus escarpés nous ne parvenons pas à emmener le braquet et nous résignons à marcher. Des singes traversent régulièrement la chaussée ou aboient depuis les parois rocheuses en sruplomb. On jurerait qu’ils se moquent de nous.
Nous laissons bientôt les lacets derrière nous et traversons un vaste plateau cultivé. Nous croisons des groupes d’enfants en file indienne. Ils partent à l’école, une machette à la main, une pioche ou une serpe sur l’épaule. Dans leur uniforme bleu, on croirait une armée de schtroumpfs sur le sentier de la guerre.
A l’entrée de Mzuzu, nous sommes dépassés par d’étonnants cyclistes, un casque sur la tête, d’énormes rétroviseurs sur leur monture et un porte bagage matelassé. Ce sont des taxis-vélo. Pour quelques kwachas, ils emmènent leur passager d’un quartier à l’autre de la ville. Bien sûr, dans les côtes les plus abruptes, il faudra marcher. Voilà, une idée pour renflouer notre budget !
Nous plantons notre tente dans le jardin du Mzoozoozoo, un campement tenu par Gérard, un Suisse, au Malawi depuis 10 ans. Réputé au sein de la communauté des voyageurs, le site est le rendez-vous des backpackers, des baroudeurs en Land Rover, des motards mais également des Peace Corps et des expats du coin. L’ambiance est on ne peut plus décontractée. Comme
la plupart des d’établissements de ce type, le Mzoozoozoo dispose d’une bibliothèque bien garnie. L’occasion de consulter des guides de voyage ou d’échanger des bouquins. Nous bondissons en découvrant une étagère remplit de livres, de magazines et de BD en français. Pendant toute une après-midi, nous goûtons au plaisir de lire dans notre langue.
Ce sont les rencontres qui nourrissent le voyage. Elles sont souvent éphémères. Une poignée de minutes, quelques heures tout au plus, à s’ouvrir et à recevoir, avant que chacun ne poursuive son chemin. Parfois pourtant, alors que rien ne le laissait supposer, on recroise un vieil ami d’un instant. C’est ce que j’appelle le hasard de la route. Il est parfois extrêmement surprenant.
La première fois que nous avons rencontré Wouter, nous ne nous sommes pas remarqués. Nous avons surtout été intrigués par sa voiture. Une Opel Corsa rouge, immatriculée en Belgique, dans la cour d’une auberge de Segou, au Mali, ça n’a rien de commun. Alors quand quelques semaines plus tard nous la recroisons dans la cour d’une autre auberge mais cette fois-ci, à Lomé, au Togo, on s’interroge. Autour d’une bière, Wouter nous explique. Il est parti en mai de Bruxelles et a suivi dans les grandes lignes la même route que nous. Il était bien à Segou lorsque nous y étions et ce satané hasard de la route l’a remis sur le même chemin que nous. Nous allons ensemble assister au match Togo-Maroc puis après avoir partagé un repas, nous nous séparons. Quinze jours plus tard, alors que nous sommes de retour à Lomé, après une escapade dans le nord du pays, le hasard frappe encore. Assis sur le banc d’un petit restaurant de rue, j’aperçois Wouter qui, lui, revient du Bénin. Rebelote, bière, restaurant, et re-restaurant. Après quelques jours en sa compagnie, nous filons au Ghana. Avant de partir, Wouter joue les coiffeurs et m’offre un rafraîchissement capillaire dont j’avais bien besoin. Il reste pour attendre sa copine avec qui il a prévu de visiter le Togo et le Bénin. Ensuite, il vendra sa voiture et partira pour la Namibie ou la Zambie. Nous nous promettons de fêter dignement nos retrouvailles si le hasard nous mettait une quatrième fois sur la même route. Pour dire la vérité, cette fois-ci, nous avons un peu forcé le destin en échangeant un mail et un sms. Mais lors de notre deuxième jour au Mzoozoozoo, nous avons eu le plaisir de découvrir Wouter en train de nous attendre, confortablement assis sur un fauteuil, sous la véranda. Comme promis, nous avons célébré l’événement comme il se doit. Quelques Green (bières), un vin rouge d’Afrique du Sud et une assiette bien pleine. A la prochaine, à Bruxelles ou à Paris.
C’est notre coup de cœur au Malawi. Imaginez, une petite crique cachée par la verdure au pied de la montagne. Au raz de l’eau, des rochers affleurent et forment une jetée naturelle. En surplomb, un long escalier conduit à une bâtisse basse, bordée d’une large terrasse où oscillent des hamacs caressés par la brise. Un point de vue imprenable pour observer le ballet des pêcheurs qui fendent l’onde debout sur leur mince pirogue. Ce petit paradis s’appelle le Big Blue et se trouve à l’entrée de Nkhata Bay. Nous plantons la tente à deux mètres de l’eau. A la nuit tombée, nous parvient le chant syncopé des pêcheurs partant tendre leurs filets. Bientôt, au large, des centaines de lampes scintillent sur l’eau, comme le reflet des étoiles.
Nous sommes tirés du sommeil par la sirène du Ilala ferry, le bateau qui assure la liaison entre les îles et les grandes villes du bord du lac. Il est 4h. Nous attendons que le soleil se lève et goûtons au plaisir d’un bain matinal. Les pêcheurs de retour de leur labeur se savonnent dans l’eau peu profonde. Les prises de la nuit sont déjà sur le marché.
Vers sept heures, nous assistons à l’arrivée de huit Estoniens en kayak. Ils sont partis de Karonga, il y a huit jours et se sont donnés trois semaines pour descendre le lac. Le groupe n’en est pas à son coup d’essai. A son actif notamment, les côtes du Mexique et les îles grecques. Chaque soir, les kayakistes campent sur la plage en prenant garde de rester à bonne distance des hippos. Quant à leurs embarcations, elles se plient et peuvent être transportées par avion.
Bilharziose et crocodiles
A vélo, Kande beach se mérite. Près de trois kilomètres à pousser notre monture dans le sable et les flaques d’eau. Mais nos efforts sont récompensés. Une nouvelle fois, le campement tient toutes ses promesses. C’est sans doute le plus vaste que nous ayons fréquenté. Le jour de notre arrivée, trois camions et plusieurs Land Rover sont déjà stationnés. Nous montons notre tente sous un large espace protégé du soleil par des canisses. A côté des dômes kaki, des voyageurs en camion, notre toile verte et rouge dépareille. La plage est à deux pas. A quelques centaines de mètres de la rive, une île rocheuse semble suspendue sur l’eau claire. A la réception, un avis déconseille de se baigner la nuit, à cause des crocodiles. La bilharziose est également présente dans certaines zones du lac. Nous allons pourtant nager l’esprit décontracté. Nous observons des bancs de petits poissons slalomer entre nos jambes en un feu d’artifice de couleurs. Le lac Malawi est réputé pour la richesse de sa faune aquatique. Elle comporte plus d’espèces que celle de n’importe quel autre lac dans le monde. Voilà pourquoi le pays se classe parmi les premiers exportateurs de poissons d’aquarium de la planète.
Une famille autour du monde
Avant d’emprunter le chemin de la plage, nous avons repéré un camping-car immatriculé en Haute-Savoie. Nous n’avons pas croisé de Français depuis plusieurs mois. Poussés par la curiosité et par la perspective de pouvoir discuter avec des compatriotes, nous nous approchons du véhicule. Il y a plus de trois ans et demi, Patricia et Eric ont vendu leur maison à Annecy. Avec leurs deux filles, alors âgées de 7 et 13 ans, ils ont fait le choix de partir à la découverte du monde. Un voyage qui les a d’abord conduits sur les routes des trois Amériques durant deux ans. Après une escale de cinq mois en France, la famille a mis cap sur l’Afrique. Leur objectif est le même que le nôtre : rallier Cape Town. Nous partageons nos expériences, parlons de nos routes respectives. Nous leur racontons l’Afrique de l’Ouest, ils nous font rêver en nous narrant leur périple américain. Mais il y a encore d’autres Français présents sur le campement. Rose-Marie et Alain se joignent à nous. Le couple sillonne l’Afrique depuis trente ans. Leur passion, l’image et la faune. Avec sa caméra, Alain capture depuis des années des scènes de la vie sauvage. En 2012, il compte sortir un DVD. Nous écoutons religieusement ces deux voyageurs expérimentés. Ils connaissent l’Afrique australe comme leur poche et ne sont pas avares de tuyaux. Ils font naître chez nous de nouvelles idées en parlant du Zimbabwe. Dans une poignée de semaine, qui sait ?
Plus d’infos sur le périple de la famille Lesergent sur www.afriquefamilytour.com
« You, give me my money »
Il pleut des bassines. Des gouttes coulent en cascade sur les verres de mes lunettes. Il me semble observer la réalité qui m’entoure à travers un aquarium. Nous franchissons une série de ponts branlants sous lesquelles fusent des rivières boueuses en furie. Le vent qui vient s’engouffrer dans mon t-shirt mouillé me frigorifie. J’ai les doigts gercés et le moral dans les chaussettes. Les caprices de la météo ne sont pas les seuls responsables. Depuis la veille, le comportement des enfants à changer. Les sourires se sont effacés de leur visage et les « Good morning sir » ont laissé la place aux « You, give me money ». Comme en Ethiopie, la traversée des villages s’est transformée en calvaire. Avant même l’apparition des premières maisons, nous entendons les cris monter depuis les cours et les ruelles. Les gamins se mettent à courir alors que nous sommes encore loin. Ils sont cinq, dix, vingt, trente et répètent tous la même phrase, inlassablement « Give me money, give me money, give me money ». Devant les écoles, où ils ne semblent jamais entrer, c’est la ruée. Des cohortes de mendiants en culottes courtes, stimulés par l’effet de groupe, se mettent à notre poursuite comme des Apaches derrière un chariot. Parfois l’agressivité monte d’un cran et les cris se transforment en hurlements. Heureusement, ici, pas de jets de pierre. Mais comme en Ethiopie, personne ne réagit. Pas un adulte pour intervenir, personne pour faire respecter quelques règles de politesse élémentaire. Nous traversons d’ailleurs des villages qui semblent n’être habités que par des enfants. Les premières heures, nous feignons l’ignorance. Mais en milieu de journée, lorsque la route s’élève et que les harcèlements redoublent nous craquons à tour de rôle et laissons échapper notre colère. Nous hurlons nous aussi, nous jurons. Nous avons mal aux jambes, mal à l’âme et une insoutenable envie de pleurer. Mais cela ne dure pas. Nous regrettons de nous être emporté. Au fond, ce ne sont pas ces gamins que nous maudissons. Nos cris sont adressés à un fantôme, une chimère née d’une liaison démoniaque entre l’ignorance et la misère.
Comme pour tester notre résistance nerveuse, nous devons dans ces circonstances déjà difficiles faire face à un nouveau problème. Il est mécanique cette fois. La chaîne latérale gauche qui permet au cycliste de devant (c'est-à-dire moi) de communiquer son énergie à la roue arrière, ne cesse de dérailler. Lors des deux derniers kilomètres, elle a sauté onze fois. La faute aux plateaux, rongés par l’usure et aux maillons détendus. Toutes nos tentatives de solutionner le problème sont vaines. Il reste 35 kilomètres jusqu’à la prochaine ville. Nous trouverons un moyen de réparer là-bas. En attendant, il nous faut avancer. Je propose à Adeline de retirer la chaîne avant et d’utiliser le tandem comme un vélo traditionnel. Nous échangerons nos places. Je pédalerai à l’arrière tandis qu’elle n’aura qu’à tourner le guidon et à changer les vitesses à l’avant. Nous réglons les selles à notre taille et tentons l’expérience. Je donne une première impulsion, le vélo avance mais Adeline ne parvient pas à contrôler la trajectoire. Le tandem se couche sur la gauche et je roule sur plusieurs mètres sur le bas-côté en dévers. Plus de peur que de mal. Nous renouvelons l’opération. Nouvel échec. Rien à faire, le vélo est définitivement trop grand pour qu’Adeline puisse le diriger. Je me retourne vers elle, un sourire en coin. « Je ne vois qu’une seule solution. Tu vas devoir pédaler ». Aussitôt dit aussitôt fait. Je n’ai plus qu’à me laisser porter. Je parcours là sans doute les 35 kilomètres les plus faciles depuis notre départ.
A l’étape, nous changeons la moitié de la chaîne. La réparation semble être efficace. Nous avalons, assis sur des caisses de bières dans le couloir d’un hôtel miteux, un sandwich… aux frites, faute de mieux. Il pleuvra toute la nuit. Le lendemain aux aurores, il tombe toujours des cordes. Nous sommes bons pour une nouvelle douche. Seule satisfaction la chaîne ne saute plus. En revanche, le relief fait des siennes. La route n’en finit plus de monter. Nous mettons plus de 5 heures à parcourir les 50 premiers kilomètres. La seconde partie fait heureusement place à la descente. La pluie, enfin, s’est arrêtée. Nous nous laissons glisser vers un plateau verdoyant et vallonné d’où surgissent de loin en loin d’imposants dômes rocheux. En début d’après-midi, à une vingtaine de kilomètres de Lilongwe, nous célébrons notre 15000e kilomètre. Nous avons même le cœur à chanter avec les enfants.
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Ils nous soutiennent
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