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Premiers pas en MauritanieAprès une pause d’une semaine à Nouadhibou, nous avons repris une grosse part de désert, direction Nouakchott, la capitale de la Mauritanie. Près de 500 km sur une route neuve tracée à travers les dunes. Actuellement, nous rechargeons les batteries au sein d’une famille mauritanienne avant de mettre cap sur l’Adrar et les villes d’Atar et de Chinguetti. Déjà plus de 6200 km au compteur et trois mois de voyage. Voici le récit de notre premiers pas en Mauritanie.Ensablés
Sous le puissant soleil de midi, les genoux à terre, nous creusons à mains nues. Notre excursion vers le cap blanc, à proximité de Nouadhibou, tourne vinaigre. La voiture qui nous transporte s’est immobilisée, le train avant prisonnier du sable rouge jusqu’à la jante. Depuis une heure, nous progressons par à-coups, mètre par mètre. Les mains noires de poussière, les bras endoloris, je me redresse et effectue quelques pas en direction de la petite montée rocailleuse que nous fixons depuis tout à l’heure comme le salut. La voiture gît dans le sable comme un gros scarabée à qui on aurait coupé les pattes. Nous voilà comme Sisyphe poussant son rocher, contraints de creuser et de creuser encore. Il ne reste pas dix mètres à parcourir pour nous extirper du piège : le Sahara tout entier pour les fourmis que nous sommes. Las, je retourne à ma besogne, en songeant au ridicule de la situation. Si seulement, nous étions venus à vélo…
Nouvelle tentative. Nous abandonnons un instant notre condition de taupe et passons à l’arrière du véhicule pour pousser. Le moteur vrombit, la voiture est traversée par un soubresaut, avance enfin, hoquette et cale à nouveau. Nous avons progressé de 30 centimètres. Cheikh, le chauffeur s’emporte et maudit le guide qui l’a fait sortir de la piste. Ethman ne répond pas et continue de creuser. Différence d’origines, de générations, de milieu social, entre le Maure et le métisse, l’entente n’est pas au beau fixe. La lassitude et la fatigue font resurgir les vieilles rancoeurs et d’une aile à l’autre de la voiture, on s’envoie des piques et on ressasse le passé. De temps en temps, l’un d’eux tente de nous prendre à témoin. Nous restons muets, le nez dans la poussière. Pas question pour nous de prendre part à ce duel clanique miniature qui, ici, fait figure de chamaillerie sans conséquence mais qui à l’échelle du pays pèse lourdement sur la cohésion de la société. La grotte du pêcheur
Nous poussons encore. Les roues avant patinent un court instant, puis semblent retrouver de l’adhérence. Un mètre, puis deux, la voiture s’élance, gagne de la vitesse et dans un nuage de sable, s’extirpe du piège. Nous soufflons. Nos habits sont couverts de poussière rouge. Nous reprenons notre progression. Cette fois-ci, j’ouvre la route. Je cours une centaine de mètres devant la voiture et indique d’un geste de la main, la voie à suivre. Bientôt, le cap se dessine devant nous, telle une langue de terre, baignée de part et d’autre par des eaux turquoises. Sur notre gauche, la falaise plonge ses lignes irrégulières dans l’écume, comme un gigantesque biscuit à demi émietté. A la demande d’Ethman, Cheikh coupe le moteur. Nos provisions sous le bras, nous emboîtons le pas du vieux pêcheur maure qui s’avance vers le vide. Parvenu au bord du gouffre, il s’arrête, se baisse et ramasse quelque chose. Nous le rejoignons. Il tient dans ses mains une corde qui disparaît le long de la paroi. De grosses pierres disposées les unes sur les autres, lui servent de point d’ancrage. Devant nos mines circonspectes, Ethman se laisse glisser en arrière et disparaît sous les aspérités de la falaise avant de réapparaître sain et sauf, sur la plage une dizaine de mètres en contrebas. Nous lui emboîtons le pas à tour de rôle. Nous débouchons sur une crique étroite que de hauts rochers délimitent comme une arène. Dans la falaise à quelques mètres du sol, nous remarquons aussitôt une large brèche. Un filet accroché à la paroi permet d’y accéder. Il s’agit d’une grotte naturelle occupée occasionnellement par des pêcheurs. L’endroit n’est pas très large mais on peut s’y tenir debout. Avec une vue imprenable sur l’océan, nous savourons de délicieux sandwiches à la viande grillée. De nombreux bateaux croisent à l’horizon. « La pêche », explique Ethman. Les eaux figurent en effet parmi les plus poissonneuses du monde. La ressource attitre des navires du monde entier. Les pavillons sont français, portugais et même chinois ou coréens. Des pêcheurs étrangers qui ne respectent pas toujours les règles du jeu. Dans un pays où le pouvoir de l’argent est sans limite, les conventions d’exploitation, les décrets de protection et autres législations destinées à protéger la ressource n’ont qu’un poids très symbolique. Les vagues ont charrié des filets en plastiques aux mailles étroites. « Un modèle interdit », indique Ethman. « Il détruit toute forme de vie dans le fond de l’eau pour les 80 ans à venir ». Et pourtant, ce piège mortel balaye quotidiennement des km² de fond marin. Et que dire, de l’emploi des projecteurs pour attirer les crustacés, des autorisations de pêche falsifiées, de la violation des zones protégées…
Ethman s’est tu. Il regarde la mer pensif. Le long de la falaise en direction de Nouadhibou, des dizaines d’épaves de bateau rouillent les flancs au soleil. Des verrues d’acier qui donnent au site des allures de cimetière. La loi de l’argent au dessus de toutes les autres, une fois encore. « Ces navires sont venus du monde entier s’échouer sur nos côtes pour que leurs propriétaires touchent les assurances », soupire le vieux pêcheur. La médaille des oubliés
Ali a quelque chose à me montrer. Comme le veut la tradition, il m’a fait asseoir au salon où son neveu s’affaire à préparer le thé. Le liquide doré circule d’un verre à l’autre, exhale sa saveur et se métamorphose peu à peu en mousse duveteuse. On me tend le breuvage chaud et corsé, je l’avale rapidement et repose le verre sur le plateau d’argent. Il y en aura encore deux autres, plus doux, plus légers.
Ali s’est assis en tailleur face à moi. Son cheich noir, rabattu sur le côté, laisse entrevoir un visage marqué par le temps, une épaisse barbe grise et des yeux clairs, presque délavés. Dans la pénombre, il apparaît tel un vieux sage. Difficile de lui donner un âge. Ses mains longues et tremblantes cherchent à ouvrir un étui en cuir. Avec difficulté, il en extirpe un objet en métal : une médaille frappé du sceau de la république française et surmontée d’un ruban tricolore. Il me la tend en même temps qu’un vieux document officiel, établi à Atar en 1960. En pied de page figure, la signature d’un colonel français. « Mon oncle a combattu sous ses ordres en 1957 pour repousser des ennemis venus du Maroc », explique le neveu d’Ali. « Il disposait d’un fusil français, il a servi de guide pour un lieutenant, il a été transporté dans des avions de l’armée française. Il a même été blessé à la jambe ». Ali relève son sarouel. Une large cicatrice lui barre le mollet. Sur le document militaire, figure l’intitulé « opération de maintien de l’ordre, nord de la Mauritanie ». Une guerre sans nom, un conflit oublié, dont les combattants ont disparu des registres. Malgré plusieurs tentatives auprès de l’ambassade, Ali, n’a jamais perçu le moindre centime pour les services rendus à la France. Pour l’administration, il n’existe pas. « On exige de lui, un livret militaire qu’il n’a pas pour étudier son dossier », explique son neveu. « Ali ne sait ni lire, ni écrire. S’il a rempli un engagement, il a signé d’une croix. Les seuls documents dont il dispose, c’est cette feuille et sa médaille ». A 70 ans, l’homme espère toujours. Il rêve d’une pension même petite pour aider ses 11 enfants. En veut-il à la France ? Pas du tout. Dans ses yeux, il n’y a ni haine, ni rancœur, juste l’amertume d’avoir été oublié. La pirogue du désespoir
A la lueur d’une ampoule, Babakar balance sa grande silhouette dégingandée derrière une table en bois, recouverte de viande rouge. Un long couteau en main, il assène de violents coups sur une pièce sanguinolente. A chacun de ses mouvements, un épais nuage de mouches décolle un court instant et revient inlassablement se poser sur la chair rouge. Un os lui résiste. Les coups redoublent d’intensité. Des éclats volent jusqu’à mon visage. Babakar s’excuse. Il doit faire 25° degrés mais il porte un bonnet noir enfoncé jusqu’aux oreilles. La viande coupée en fines tranches, il reprend la conversation là où nous l’avions laissée. « Je suis boucher. Je ne sais faire que ça. Dans ma famille, nous sommes bouchers depuis des générations. En France, je serai boucher… »
La France. Babakar, n’a que ce mot à la bouche. « En France tout est possible ». « En France, il y a de l’argent ». « En France, vous avez le RMI, le chômage. Les gens ont de belles maisons, de belles voitures… » Babakar est Sénégalais. Si ses pas l’ont conduit à Nouadhibou, ce n’est pas par hasard. La ville est une étape sur la route vers l’Europe. La plus dure a franchir, la dernière pour beaucoup. Les centaines de candidats à l’émigration qui échouent ici n’ont qu’un objectif : monter à bord d’une pirogue direction les îles canaries, 700 km plus au nord. Malgré les risques, Babakar rêve de pouvoir embarquer. Il a déjà été tout prêt du but. Son père lui avait fourni les 250000 (700 euros) ouguiyas exigés pour la traversée. Des années d’économie envolées avec le passeur et l’espoir d’une famille toute entière réduit à néant. « Au début, j’ai menti. J’ai dit que j’étais passé en Espagne. Mais lorsqu’on m’a demandé d’envoyer de l’argent, j’ai été obligé de dire la vérité ». Désormais Babakar n’a pas d’autre choix : travailler pour réunir les fonds nécessaires à un nouveau départ. Une mission presque impossible. Son patron ne lui verse pas de salaire fixe. « Si je vends, je gagne. Dans le cas contraire, je n’ai rien ». Babakar a une femme, des enfants mais pas d’avenir au Sénégal. Il sait qu’il met sa vie en jeu, que beaucoup ne reviennent pas. La France, il la rêve à travers la télé, les feuilletons, les clips de rap. La fortune vaut bien quelques risques… et puis Dieu le protège. « Inch’allah ».
La route est neuve. Cinq ans à peine. Avant pour rallier Nouadhibou à Nouakchott, le voyageur devait emprunter une piste le long de l’océan et veiller à éviter le piège des marées. Une expédition que beaucoup n’entreprenaient qu’en convoi avec un guide expérimenté. Aujourd’hui, le trajet est beaucoup plus facile. Il suffit de suivre le ruban d’asphalte flambant neuf qui serpente à travers les dunes. 480 kilomètres que les voitures les plus rapides effectuent en une poignée d’heures.
Il nous faudra trois jours et demi pour en venir à bout. Ici, le sable est omniprésent, bien plus que dans les vastes étendues rocailleuses du Sahara Occidental. Le vent qui se lève en milieu d’après-midi, le propulse en larges volutes sur le bitume. Il s’infiltre partout, dans nos bagages, dans la nourriture. Il nous cingle le visage, pénètre dans les yeux, dans le nez et les oreilles. A cela s’ajoute le harcèlement des mouches. Dès le levé du soleil, elles ne nous laissent pas une seconde de répit. Elles attaquent en nuage. Nos gestes pour les repousser sont vains. Inlassablement, elles reviennent bourdonner autour de notre visage jusqu’à ce que nous rendions les armes. Durant les premiers kilomètres nous suivons l’unique voie de chemin de fer du pays sur laquelle circule l’un des trains, les plus longs et les plus lourds du monde. Ce minéralier transporte dans ses bennes du minerai de fer depuis la ville de Zouerate jusqu’à Nouadhibou, où il est exporté par bateau dans le monde entier. Je l’avais emprunté lors de mon premier séjour en Mauritanie en 2005. Voici le récit de ce voyage ferroviaire. Beaucoup de nomades ont vu avec la construction de la route l’opportunité d’améliorer leur ordinaire. En plein désert, les campings et restaurants abondent. Pas de complexes hôteliers monumentaux toutefois. Bien souvent, il ne s’agit que de deux ou trois tentes qu’on a dressé sur le bas-côté pour accueillir les voyageurs. Total s’est implanté à mi-parcours et gère la seule vraie station service présente sur l’itinéraire. Nous retrouvons avec joie nos gardiens de pylônes téléphoniques qui nous offre du thé et de l’ombre durant la pause déjeuner. Entre midi et 15 heures, la température grimpe. Difficile de pédaler. Nous nous reposons là où nous pouvons. Nous nous souviendrons de l’accueil de Shsa, de son riz au poisson et de sa surprenante façon de nourrir ses chèvres avec du carton et les restes de thé. Lu 1685 fois
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