Quand le rhino renaît
C’est un exemple de réussite en matière de conservation de la vie sauvage en Afrique. La réserve de Lewa Downs, sur les flancs du mont Kenya, héberge 65 rhinocéros noirs, une espèce particulièrement menacée. Grâce à un système de sécurité sans faille, le braconnage a cessé sur le site et les animaux se reproduisent. Mieux, le modèle fait tâche d’huile et les communautés locales ont décidé de créer leurs propres réserves. Nous sommes partis sur les traces des rhinos. Récit.
Il n’y a pas de mot pour dépeindre avec justesse la majesté des lieux. Sachez seulement qu’à la tombée du jour, quand la pluie menace, de fins rayons de lumière transpercent les nuages lourds et inondent la plaine d’un éclat doré. Depuis les pentes qui dominent l’immensité herbeuse, blondie par le soleil, les éléphants ont l’air de figurines de porcelaine. Tout est donc vrai ? Les photos, les documentaires, les reportages n’ont pas magnifié la réalité. La brousse étincelle, les ciels reluisent de cents couleurs et les animaux vivent. Comment ne pas céder à la métaphore facile de l’Arche de Noé ou du Jardin d’Eden ? Il y a dans la scène une dimension biblique, originelle. Ce n’est pourtant pas ce qui me fait battre le cœur. Je me réjouis car pour la première fois, je comprends qu’il existe véritablement un espoir de sauvegarder tout cela.
Nous sommes arrivés au sein de la réserve de Lewa Downs le matin même. Il nous a fallu plus de trois heures pour effectuer les 25 kilomètres séparant le site d’Isiolo. Vingt-cinq kilomètres sur une route en travaux avec une chaîne qui craque à chaque coup de pédale ou presque. Le calvaire avant la félicité. Une piste publique traverse la réserve mais à l’entrée un ranger nous met en garde. Gare aux éléphants. Pour éviter tout incident, il préfère appeler un pick-up avec lequel nous rejoignons les bureaux du parc, une série de bâtiments en bois entourée d’une pelouse fraîchement coupée.
« En 1960, le Kenya comptait plus de 20000 rhinos noirs »
Un béret vissé sur la tête avec une insigne en métal représentant un rhino, un pull kaki et un pantalon camouflage. Même ainsi apprêté, John conserve l’allure fière et élancée du peuple massaï. A Lewa, il assume les fonctions de Wildlife and security manager. Il nous entraîne dans son bureau. Sur les murs lambrissés, des cartes, des croquis, des plans et la photo d’un rhino abattu par des braconniers. Une image en noir et blanc pour se rappeler chaque matin ce qui ne doit plus exister. Assis devant les postes de radio qui lui permettent d’envoyer des messages à plus de 100 km à la ronde, John nous narre l’histoire de la réserve. Elle débute par une série de chiffres. « En 1960, le Kenya comptait plus de 20000 rhinos noirs. Au début des années 1980, ils n’étaient plus que 400. En l’espace de 20 ans, des milliers d’animaux ont été massacrés pour leurs cornes. Les principaux demandeurs : le Yémen où elles sont utilisées pour la fabrication de poignards et la Chine où la médecine traditionnelle lui confère des vertus pour traiter l’impuissance, ce qui est bien entendu scientifiquement infondé. A cette époque, une corne se négocie autour de 25000 dollars US ». L’espèce qui avait jadis peuplé la zone en nombre est en train de disparaître du pays tout entier. La famille Craig va prouver qu’il n’est pas trop tard pour agir. Elle possède les terres de Lewa Downs depuis les années 1920 et vit de l’élevage du bétail. En 1982, soutenus par Anna Merz, spécialiste du monde animal, nantie d’une grande expérience en Afrique de l’Ouest, les Craig décident de consacrer 2000 hectares de leur propriété à la création d’un sanctuaire pour les rhinos. Deux mille nouveaux hectares sont ajoutés plus tard et finalement en 1995, Ian Craig fait le choix de transformer toutes ses terres (22500 hectares) en réserve animalière. Les prairies, les marais, les collines où autrefois vaquait le bétail deviennent le Lewa Wildlife Conservancy (LWC). Le début de la grande histoire.
Une sécurité sans faille
Près de 15 années se sont écoulées. Aujourd’hui, la réserve peut s’enorgueillir de figurer parmi les meilleurs élèves du continent en matière de sauvegarde du monde animal. Les populations de rhinos augmentent. En 2008, le LWC a par exemple enregistré un total de 15 naissances. Une bonne nouvelle pour les imposantes bêtes à cornes qui sont désormais 111 à vivre dans le parc (65 noirs et 46 blancs soit plus de 11% de la population nationale). Un succès dû en grande partie à un système de sécurité sans faille. Sous les ordres de John, 150 personnes se relayent jour et nuit pour veiller sur les rhinos. Certains font partie du KPR (Kenya Police Reserve) et sont rompus à l’usage des armes à feu. Chaque matin des patrouilles sont organisées par secteur afin d’effectuer le recensement des animaux, leur localisation, leur comportement social et de nombreuses autres données sont consignées par ordinateur. Les 140 kilomètres de barrières électrifiées qui entourent le parc sont également inspectés quotidiennement. « Des passages ont été aménagées pour permettre la libre circulation des éléphants. Pour empêcher les rhinos de prendre la poudre d’escampette, il a suffi d’ériger des murets d’un peu plus d’un mètre de haut. Courts sur pattes, ils ne parviennent pas à sauter par-dessus. Quant aux éléphanteaux, une poussée de leur mère suffit à leur faire franchir l’obstacle », a précisé John. Deux chiens spécialement entraînés ainsi qu’un Super Cub (avion à deux places) complètent l’unité anti-braconnage. Un dispositif qui fonctionne. Aucun animal n’a été tué dans l’enceinte de la réserve depuis plus de dix ans et les arrestations sont régulières. « Souvent lorsque nous mettons la main sur un braconnier, nous ne le traînons pas en justice. Au contraire, nous lui proposons un job. Soyons réalistes, la plupart des « poachers » n’agissent pas par plaisir mais par nécessité. Qui hésiterait à tirer sur un éléphant ou un rhino si la vie de ses enfants en dépendait ? Souvent, ses anciens braconniers reconvertis sont très efficaces. Ils connaissent toutes les techniques de traque et font d’excellents rangers. Avec un salaire fixe, ils n’ont plus aucune raison de récidiver », a expliqué John. Le LWC ne veut pas être une île, isolée du reste du monde. Tant que le danger sera à ses portes, elle restera menacée. « Si nous n’agissons pas main dans la main avec les communautés locales, tôt ou tard, tous nos efforts seront réduits à néant », a souligné le responsable de la sécurité.
Des écoles et des dispensaires grâce à Lewa
Pas évident pour autant d’impliquer dans le processus de conservation des habitants pour qui la vie sauvage est souvent synonyme d’attaque du bétail ou de destruction des cultures. « Il a fallu leur prouver que les animaux n’appartenaient pas au gouvernement, ni au touristes étrangers, mais à tout le monde et qu’eux aussi pouvaient en tirer profit. Pour commencer, la plupart des 300 personnes qui travaillent pour le LWC sont originaires des environs. Ensuite, les fonds qui sont générés par l’activité touristiques sont intégralement investis dans la conservation de la faune et dans l’aide au développement des populations voisines. Ainsi, des écoles, des dispensaires ou encore des puits ont été construits. La réserve fournit également de la nourriture aux élèves, les soutient financièrement pour accéder aux études supérieures ou proposent des formations aux adultes. Aujourd’hui, les gens ont compris qu’ils ont accès à tout cela grâce aux rhinos », a expliqué John. Mieux, en constatant le succès de Lewa, certaines communautés ont décidé de reproduire le concept sur leurs terres. « Ils ont décidé de diviser leur territoire en deux. Une partie pour l’élevage et l’agriculture, une autre pour les animaux. Au départ, nous leur donnons un coup de main pour la sécurité mais l’objectif est de les autonomiser au plus vite. Ils gèrent eux-mêmes leurs lodges et la venue des visiteurs. Pour nous, c’est la solution idéale pour recoloniser des secteurs où la faune avait disparu. Trois rhinocéros ont déjà été transférés dans une de ces réserves satellites. Le point de départ, je l’espère d’une ère où les animaux pourront à nouveau circuler librement sans danger dans tout le nord Kenya », a poursuivi John. Un rêve qui pour devenir réalité devra surmonter des obstacles de taille. Parmi eux : l’intensification de la sécheresse, l’accroissement de la population, la diminution des ressources ou encore la prolifération des armes à feux.
Elevés au biberon
John nous a placé entre les mains de Steven. Aux côté du ranger, nous allons pénétrer au sein du parc. A bord d’un Land Cruiser, nous franchissons un portail surmonté d’une rangée de fils électrifiés destinés à empêcher le passage des éléphants. Steven, lui aussi, est Massaï. Après quelques kilomètres dans un décor de carte postale, il marque une pause à quelques mètres d’une maison perchée sur une colline avec la plaine verdoyante pour horizon. « C’est là où j’habite », nous lance t-il. « Il y a pire, n’est-ce pas ? » Nous poursuivons notre route sur une piste escarpée qui serpente à travers une étendue de broussailles dorées. Parvenu au sommet, Steven quitte la piste et s’avance vers un replat d’où nous surplombons une vallée aux tons cuivrés. Le ranger coupe le moteur et nous invite à descendre du véhicule. Soudain, il tend son doigt vers l’horizon et nous distinguons deux formes grisâtres progresser à travers l’herbe haute dans notre direction. Des rhinos ! « Noirs », précise Steven. Nous les observons s’approcher et nous étonnons de découvrir une silhouette humaine les talonner à quelques mètres. « Leur maman », s’exclame Steven. « Ces deux rhinos s’appellent Tula et Elvis. Ils ont respectivement 5 et 4 ans. Encore des enfants ! Leur vraie mère est aveugle. Elle n’est donc pas en mesure de les protéger des lions ou des autres rhinos qui pourraient les attaquer. Pour assurer leur sauvegarde, nous avons préféré les confier à un ranger qui les a allaités et les promène toute la journée. La nuit, ils rentrent dans un enclos sécurisé. A l’âge adule, environ 7 ans, ils voleront de leurs propres ailes ». De beaux bébés. Elvis, le jeune mâle dépasse déjà une tonne. Comme tous leurs congénères, les deux rhinos noirs ont une lèvre préhensile qui en plus de brouter l’herbe, leur permet de savourer des branches ou des rameaux. Leur cousin le rhino blanc, lui n’en est pas équipé. Son repas est constitué d’herbe uniquement. Malgré leur nom, pas de différence de couleur entre les deux rhinos. Ils sont tous gris. Nous pouvons vous le confirmer. Après notre rencontre avec Tula et Elvis, nous croiserons un couple de « blancs » à la couleur de peau tout à fait identique.
Pyjamas rayés en danger
Mais à Lewa, le rhino n’est pas le seul animal dont le nom est suivi par le triste qualificatif de « endangered ». Sur le chemin du retour après avoir vu disparaître une famille éléphant au détour d’une colline baignée de lumière mordorée, nous tombons nez à nez avec un troupeau de zèbres de Grévy (il doit son nom au président Jules Grévy qui en reçu un en cadeau depuis l’Abyssinie). Plus grand, les oreilles plus larges, un pyjama aux rayures plus serrées, il est facilement reconnaissable de son cousin plus commun, le zèbre dit de Grant ou de Burchell. Un peu plus de 2000 vivraient encore dans le monde. La plus forte concentration, près de 20% de la population totale, occupe les plaines de Lewa. « Il a été massacré pour sa viande et surtout pour sa peau qui était très prisée pour la décoration des intérieurs « chics » de Londres. Une peau pouvait se négocier jusqu’à 600 livres sterling. La concurrence du bétail est un également une autre menace. Avec l’augmentation des troupeaux, il peine à trouver de la nourriture. Ici, d’importantes recherches sont menées par des scientifiques pour apprendre à mieux le comprendre et le protéger », nous a éclairé Steven.
Si vous souhaitez en savoir davantage sur le LWC et peut-être leur apporter votre soutien dans leurs missions de conservation de la vie sauvage et de soutien aux communautés locales, vous pouvez visiter www.lewa.org . Nous vous invitons également à vous rendre sur le site de notre partenaire www.ecosysaction.org qui soutient l’organisation. Vous pouvez aussi directement nous faire parvenir vos remarques et questions. Nous les transmettrons aux équipes du LWC.
Seul
Le ciel arbore cette couleur délavée qu’il revêt généralement à l’aube avant d’éclater sous la puissance de la lumière en un bleu spatial intense. Au moment où la nuit a replié son voile étoilée, autour de nous la nature s’est tue. Les grognements, les cris gutturaux, les sifflements, les feulements, les appels rauques, les bruissements inquiétants appartiennent au monde de l’obscurité. Avec les premiers rayons du soleil, le silence est revenu. Seul le bruit des pas des grivets (singes verts) qui chahutent sur le toit vient perturber la quiétude du petit matin.
Adeline est la première à sortir. Son soupir fend l’air frais et humide qui nous enveloppe comme une serviette-éponge. La roue arrière du tandem est encore à plat. La quinzième fois au moins depuis le début de notre périple. La fois de trop. Chambres à air crevées, pneus déchirés, attache de la remorque cassée, transmission HS, depuis notre arrivée en Ethiopie, nous accumulons les problèmes mécaniques. Le relief, le mauvais état des pistes nous ont usés physiquement. Les jets de pierres, les insultes, les poursuites des enfants, nous ont minés moralement. Adeline a besoin de faire une pause, de dormir, de manger à sa faim, de retrouver un peu d’intimité. Nairobi est encore à 300 kilomètres. Trois jours de vélo dans le meilleur des cas. Un nouvel effort serait de trop. Je lui propose de rejoindre la capitale en car. Je poursuivrai tout seul avec le tandem. Nous nous retrouverons au domicile des amis qui ont généreusement proposés de nous héberger. Elle hésite puis accepte ma proposition. Elle m’offre de prendre avec elle la remorque. Nous séparons notre équipement puis après l’avoir serrée dans mes bras, j’emprunte la piste étroite qui sort de la réserve de Lewa. Je parcours 700 mètres seulement avant de constater que la roue arrière est à nouveau dégonflée. Je ne cherche pas à réparer, je change la chambre et poursuit ma route. Je franchis une barrière à éléphant et m’élance sur une piste qui grimpe en pente douce le long de parcelles cultivées. Il a plu cette nuit et le chemin n’est plus qu’un champ de boue. La terre s’accumule en paquets entre la fourche et le pneu et bientôt, je ne peux plus avancer. Je suis contraint de démonter les roues pour dégager l’amas de glaise noire. Je repars entre les fermettes encore endormies et m’égare. Cul de sac ! Je rebrousse chemin et finis enfin par atteindre la route. J’ai quitté Adeline, il y a plus de deux heures. Je jette un coup d’œil au compteur. Six kilomètres. Encore 294 ! Je ne suis pas rendu.
Fermes géantes
La route est en travaux et je suis contraint d’emprunter les déviations en grave blanche qui la longe de part en part. Durant 20 kilomètres, la pente est forte. Souvent, je suis contraint de mettre le pied à terre. Après avoir casser l’attache de la remorque, nous avons remonté le dispositif à l’envers. Un bricolage de fortune qui nous a permis de gagner la frontière kenyane. Seulement voilà, ce rafistolage empêche de serrer correctement la roue arrière. A deux, avec la remorque, pas de problème. Le poids maintient la roue et lui évite de jouer les filles de l’air. Tout seul, en revanche, l’affaire se complique. Soumise à une forte pression, en côte notamment, la roue se voile et vient se coincer contre la fourche. Je n’ai plus qu’une option. Descendre et trotter sur les flancs du vélo jusqu’à ce que la pente s’adoucisse. Me voyant dans cette fâcheuse posture, Simon, un jeune qui regarde l’herbe pousser sur le bord de la route, me propose de m’aider et nous grimpons ensemble durant deux ou trois kilomètres. Durant tout le trajet, ils seront nombreux à vouloir l’imiter. Je déclinerai poliment leurs propositions. A l’arrière du tandem, ils peinent à trouver leur équilibre et pédalent de manière saccadée. Ils m’handicapent plus qu’ils m’aident. Sans parler de ceux qui auront le toupet de me demander de l’argent pour avoir parcouru 500 mètres. On ne remplace pas Adeline comme ça !
En l’espace de quelques dizaines de kilomètres, le paysage s’est métamorphosé. Comme une fourmi, je traîne ma carapace sur les talons du mont Kenya. A l’Est, le monarque qui perce les cieux jusqu’à 5199 mètres d’altitude se fait désirer. Le deuxième sommet d’Afrique, comme s’il ne voulait pas considérer ce qui se passe à ses pieds, garde la tête dans les nuages. Sur les flancs de cet immense cône volcanique de 120 kilomètres de diamètre, tout est vert. A perte de vue, des champs cultivés, entourés de hautes barrières bien souvent électrifiées. De gros tracteurs John Deere, auquel on a attelé des machines derniers cris, parcourent sans relâche ces terres extrêmement fertiles. Les fermes ont des allures de complexes industrielles. Beaucoup appartiennent aux fameux Kenyans blancs. A l’indépendance, en effet, environ 5000 descendant de colons d’origine européenne ont choisi de prendre la nouvelle nationalité. Je dépasse également des serres immenses dans lesquelles on cultive des fruits mais également des fleurs dont beaucoup seront exportées vers l’Europe.
Sur le bas-côté, des enfants en guenilles guident leur troupeau du plat de leur machette. Tous s’arrête sur mon passage en tendant la main et en criant « Give me money !»
Au sommet d’une côte, pour avoir refuser de mettre la main à la poche, je reçois une grosse pierre dans le dos. Réminiscence de l’Ethiopie. Je pile net et voit le coupable détaler. Je cris pour qu’on l’arrête. Un homme se précipite sur lui et le stoppe. Une voiture dont le chauffeur à vu la scène s’est arrêtée. Je pose le vélo à terre et me rue sur le gamin qui menace de pleurer. « Tu m’as pris pour une vache ? Est-ce que j’ai l’air d’une vache ? » Il reste muet (heureusement, j’aurais eu l’air malin s’il avait dit oui). « Pourquoi as-tu fait ça. Tu aurais pu me blesser. Tu voulais me blesser ? » Pas un mot. Le conducteur du véhicule qui s’est arrêté s’approche. Il engueule le môme en swahili puis me demande de le frapper. Le gamin doit avoir une douzaine d’années. Je suis en colère. Je menace de lui abattre la paume de ma main sur la figure. Il se protège avec son bras. Je n’ai pas le cœur à frapper un enfant. L’adulte qui l’a stoppé s’en charge pour moi. En poursuivant ma route, je le vois reprendre sa place derrière ses vaches. Un dernier regard sans haine, sans rancune et je disparais. Quelle existence l’attend ?
La piste du chimpanzé
Il pleut désormais à seaux et je n’y vois goutte. Je suis trempé jusqu’aux os et le froid me mort l’extrémité des mains. Une vague marron submerge les fossés et bientôt vient noyer le goudron. Je roule dans une nappe de 20 centimètres d’eau. L’averse est tellement drue que je ne distingue que des formes grisâtres devant moi. Poursuivre serait dangereux. Je m’arrête et me réfugie dans un salon de coiffure où l’on m’offre un fauteuil le temps que les éléments se calmes. Je patiente une demi-heure au milieu des bigoudis et des rajouts, puis repars sous une pluie plus fine. J’atteins rapidement Nanyuki. La ville est connue pour abriter un centre d’entraînement de l’armée britannique. Beaucoup de soldats ont fait étape ici avant de partir pour l’Irak. Je n’ai parcouru que 66 kilomètres mais la pluie ne semble pas vouloir cesser et je suis transi par le froid. Je me mets en quête d’un hôtel. J’en trouve un bon marché. Une fois dans ma chambre, je constate que la douche, l’évier et la chasse d’eau fuient. Il y a autant de flotte sur le sol que dans la rue en bas. Je n’ai pas le courage d’en changer, pose mes affaires et rejoint un café. Je commande un thé. Héritage des Anglais, ils sont ici toujours servis avec du lait. Je demande également deux mandaazis, des beignets qui ressemblent à des donoughts. Alors que j’en déguste un, perdu dans mes pensées, j’aperçois une main qui se faufile le long de la table et se saisit du second beignet. Le temps de réagir et, je vois un adolescent s’enfuir avec ma pâtisserie. Un serveur tentera en vain de lui filer le train. Il sera quitte pour me rapporter un mandaazi.
En cherchant un hôtel, j’ai fait la connaissance de Graziella. D’origine belge, elle vit en Afrique depuis la fin des années 1940. Au Congo Belge d’abord puis au Congo Brazza où pendant 14 ans elle a travaillé pour la fondation Jane Goodall. Elle me propose de passer chez elle prendre un thé et faire connaissance avec sa petite protégée : Chocolat, une femelle chimpanzé, handicapée. Je me mets en route en milieu d’après-midi. La piste qui conduit à sa maison a été transformée en patinoire par la pluie et j’ai eu la mauvaise idée de mettre mes tongs. A plusieurs reprises, je glisse mais j’évite une chute désagréable dans la boue. Les 4X4 qui passent à vivent allures expulsent des gerbes d’eau rougeâtre qui viennent régulièrement moucheter mon pantalon. Plusieurs hommes, une petite bouteille de gin à la main tentent de m’adresser la parole. A leur haleine et leur démarche, il est facile de comprendre qu’ils n’en sont pas à leur première. Je ne saisis pas un traître mot de ce qu’ils me disent et heureusement parvient à les semer facilement malgré le sol glissant. Après deux kilomètres d’une marche délicate, j’atteins un petit bois et reconnaît la pierre marquée d’un W que Graziella m’avait indiquée. Un portail est ouvert à côté. Je pénètre dans la propriété. Je distingue plusieurs maisons à travers la végétation. Comment savoir laquelle est la bonne ? Au hasard, je me dirige vers la plus éloignée. Des aboiements retentissent au moment où je pénètre dans la cour. Un gros labrador et un autre chien au poil raz et à la robe marron dont j’ignore la race, se précipitent sur moi d’un même élan. Je continue d’avancer en leur parlant à voix haute. Je n’ai pas peur des chiens mais en voyant ces deux boules de poils se ruer dans ma direction, je doute un instant de leurs intentions. Voyant que je ne fuis pas le labrador s’arrête et retourne s’asseoir devant la porte. Son compagnon, en revanche, bondit et me percute à la hauteur de la poitrine. Sous le choc, il repart en arrière et s’étale dans la boue. Aussitôt, il se relève et m’attrape le bras. Il ne cherche pas à me blesser. Au contraire, il veut jouer mais dans sa fougue, il me couvre de la boue qui couvre ses pattes. Impossible de m’en défaire. Il rebondit face à moi comme un ressort et je suis obligé de le repousser à grands renforts de coups de genoux pour avancer. Je mettrai plus de 5 minutes pour effectuer les 15 mètres qui me séparent de la porte. Parvenu sur le pas, je frappe. Pas de réponse. Je me suis trompé d’adresse. Il va me falloir rebrousser chemin. Mon camarade au poil marron n’est pas de cet avis. Il redouble ses assauts et m’entraîne dans une mauvaise direction. Je m’énerve et l’envoie voler sur le dos. Il se redresse d’un coup de rein et tente de me renvoyer la pareille. Le bestiau doit peser plus de 25 kilos et je chancelle, sans tomber heureusement. Je cherche un bâton pour lui en asséner un coup sur la couenne. Rien. J’ai parcouru moins de dix mètres et le fauve ne semble toujours pas vouloir me lâcher. Parfois, il s’accroche à mon manteau et, la mâchoire serrée, hoche la tête à toute vitesse. Il est déchaîné. Je suis couvert de bave et de boue. Enfin dans un dernier élan, je lui envoie mon genou dans le flanc et il abandonne la partie. Lorsque je me présente à la porte de Graziella, je dois ressembler à un mineur qui remonte du fond du trou. Je me déchausse et nous rendons visite à Chocolat. Hémiplégique, elle est incapable de grimper. Le résultat, sans doute, de la triste besogne des braconniers qui ont abattu sa mère alors qu’elle ne marchait pas encore.
Dans le cottage de Graziella, décoré avec goût, règne une douce quiétude qui après près de 10 mois sur la route me rappelle que la chaleur d’un foyer me manque. Mon hôte m’a confectionné des sandwiches et un thé au citron qu’elle m’apporte sur un plateau. Un délice. Je l’écoute parler d’Afrique, de son histoire, des chimpanzés. Dans ce petit écrin au milieu des bois, le temps semble s’être arrêté. L’obscurité qui peu à peu enveloppe la cime des arbres me rappelle à la réalité. Il est temps de prendre congé. Je remercie Graziella et disparaît sur le sentier qui quitte la propriété.
De l’autre côté de l’équateur
Il ne pleut plus ce matin mais le ciel roule toujours de lourds nuages noirs. Je quitte Nanyuki aux premières lueurs de l’aube, pas fâché d’abandonner ma chambre qui a définitivement pris l’allure d’une piscine. Je marque une pause à la sortie de la ville. Sur un panneau, je découvre l’inscription « cet écriteau se situe sur l’équateur ». Je m’amuse à sauter de part en part de la ligne imaginaire sous le regard désintéressé de quelques badauds déjà debout. Hémisphère nord, hémisphère sud ! D’ordinaire, selon le guide du Routard, des jeunes proposent de monter aux touristes la différence de champ magnétique entre les deux hémisphères. Dans une bassine remplie d’eau, ils disposent un morceau de bois. Ils se placent ensuite alternativement d’un côté et de l’autre de la ligne. Médusés, les spectateurs constatent que le bout de bois ne tourne pas dans le même sens au nord et au sud. Spectaculaire, n’est ce pas ? Sauf que sur l’équateur, la force de Coriolis est nulle et ne se manifeste que dans les déplacements de masses volumineuses de type cyclones. Si le bâtonnet change de sens, c’est en réalité parce que son propriétaire l’aide à démarrer d’un mouvement discret. Heureusement, il est tôt ce matin et j’échappe à la tempête dans le verre d’eau ou plutôt au cyclone dans la bassine.
Le mont Kenya a décidé de m’accorder ses faveurs ce matin. Alors que je pédale dans une étendue de terres cultivées, le sommet ôte un instant sa couronne de nuage et me laisse apercevoir son crâne effilé, baigné par les premiers rayons du soleil. J’ai à peine le temps d’immortaliser la scène que sa majesté a recoiffé son diadème de coton. Je rattrape le temps perdu aujourd’hui et parcourt 150 kilomètres en 8 heures. Avant d’arriver à Kenol, un camion se rabat sur moi et l’extrémité de la benne percute mon guidon. Je manque d’être désarçonné. Par chance, je parviens à garder le cap et j’en suis quitte pour une bonne frayeur. Je lève le poing et lance une bordée d’insultes au chauffeur qui ne les entendra pas, ni ne les comprendra. Après m’être installé dans un hôtel, au sec cette fois, je m’offre des frites et des saucisses ainsi qu’un yaourt à l’odeur suspecte. Je ne sais lequel des trois en sera la cause mais 15 minutes après avoir mangé, je rendrai l’intégralité de mon repas dans les toilettes. 150 bornes et rien dans l’estomac, sympa !
J’atteins Nairobi en fin de matinée. La capitale est paralysée par les embouteillages. Tant bien que mal, je me faufile entre les voitures en essayant de garder à l’esprit qu’ici, on roule à gauche (encore un autre héritage des Anglais). Je me méfie en particulier des matatus, genre de bus de ville, dont les chauffeurs sont à la conduite ce que Mike Tyson est à la peinture sur porcelaine. Leurs véhicules arborent généralement des tags d’un goût douteux, un aileron (indispensable sur un minibus), parfois des jantes alu élargies avec guirlande clignotante, moonlight dans la cabine et à tous les coups une sono 3000 watts qui crache des décibels à se prendre pour Van Gogh.
Nairobi compte environ 3 millions d’habitants. Imaginez-vous arriver dans une ville grande comme Paris à vélo, sans vraiment savoir où vous aller. Pas facile. Je demande mon chemin. Un jeune mécano se propose de m’accompagner. Il grimpe à l’arrière et je constate après 5 kilomètres qu’il connaît aussi bien sa ville que moi. Je m’arrête et l’invite à regagner son garage à pied. Après avoir tenté de me demander de l’argent pour son aide précieuse, il comprend vite que le moment est mal choisi pour plaisanter. Je tente ma chance auprès de motards de la police. « Oui, je cherche le quartier de Karen. Je dois rejoindre des amis. Pourquoi, je suis seul sur un tandem ? Trop long à expliquer. Non, je ne veux pas échanger mon vélo contre ta moto. Mais si vous m’indiquiez ma route ça m’arrangerait. Karen, vous ne connaissez pas ? ». Non, ils ne connaissent pas. Au milieu des buildings vitrés, je sens d’un coup le désespoir m’envahir. D’un coup, j’ai une idée. Je leur épelle le nom de ma destination. « K-A-R-E-N, like Karen Blixten in Out of Africa, you know what I mean ?” “Ha Karen ! Of course, we know it. ”
Me voilà sorti d’affaire. Je contacte Roeil chez qui Adeline se trouve déjà. Il me donne les dernières indications. Je dépasse plusieurs centres commerciaux immenses. Nairobi est de loin la ville la plus moderne que nous ayons traversée. Doucement, je quitte le centre-ville et m’engage sur Langata Road. Au loin, j’aperçois des bidonvilles géants qui contrastent terriblement avec les constructions derniers cris que j’ai pu observer jusqu’à présent. Après cinq kilomètres, me voilà presque en pleine campagne. Partout des villas immenses, des résidences gardées. J’ai la surprise d’être hélé par Roeil qui vient de me dépasser en voiture. Je n’ai plus qu’à le suivre jusqu’à son domicile. Le temps de remettre la chaîne qui a déraillé et me voilà dans la douce chaleur de son intérieur. Adeline est là, sur le canapé. Je suis heureux de la retrouver.
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Ils nous soutiennent
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