Retour aux sources
Nous marquons une pause à Marrakech. Nous avons atteint la capitale touristique du Maroc après plus de 3600 km à pédaler. Prochaine étape Essaouira sur la côte. Mais en attendant, voici un peu de lecture avec deux récits. Le premier raconte notre rencontre avec Mohammed le berger, le second narre notre découverte des cascades d’Ouzoud. Tout va bien pour nous. L’estomac d’Olivier semble réparé. Nous espérons qu’il en est de même pour vous. N’hésitez pas à nous écrire.
Chez Mohammed, le berger
Ada, la femme de Mohammed apportant le pain et l'huile d'olive
A l’horizon, le soleil qui décline, reflète ses derniers rayons sur les épaules enneigées des sommets du Haut-Atlas. Drapée dans la brume, la montagne forme une colossale barrière naturelle qui ferme la vaste plaine dans laquelle nous filons bon train. De loin en loin, des habitations couleur fauve se dressent comme des forteresses miniatures sur l’infini tapis de verdure qui défile à nos côtés. Nous cessons notre effort devant le mur d’enceinte de l’une d’elles. Une étroite allée couverte d’une boue épaisse se faufile entre les herbes folles jusqu’à la porte. Elle n’est qu’à demi fermée. Je jette un œil. A l’intérieur, quelques poules se dandinent au milieu d’une large cour en terre sur laquelle se dessinent des centaines d’empreintes de sabot. Le sol colle aux pieds comme de la glaise. Dans un angle se dresse un petit bâtiment en pierre. Je glisse dans un amas de crottes de moutons avant d’apercevoir une silhouette féminine qui se dissimule dans l’embrasure de la porte. « Qui est là ? » me crie t-elle en arabe. Je réponds en français. Silence. J’ajoute. « Nous cherchons un endroit pour passer la nuit ». Toujours rien. En désespoir de cause, je lance « Dormir ! », en arabe puis rebrousse chemin.
Le retour des moutons
Je m’apprête à rejoindre Adeline, lorsque apparaît sur le pas de la porte un visage sous un voile bleu ciel. Après un court moment d’hésitation, la femme me rattrape en trottinant. Elle aperçoit le tandem, semble comprendre la situation et nous fait signe de la suivre. Avant de nous faire pénétrer dans la cour, elle hèle un homme au loin qui veille avec un jeune garçon sur un troupeau de chèvres et de moutons. Ce dernier se rapproche à petits pas. Parvenu à notre hauteur, il nous salue, en posant la main droite sur le cœur comme le veut la tradition. Nous sommes les bienvenus.
Notre hôte s’appelle Mohammed. Comme son épouse, il ne parle pas un mot de français. Nos rudiments d’arabe ne nous permettent pas de mener une conversation. Des gestes et quelques sourires permettent de faire comprendre l’essentiel. Mohammed est berger. Nous assistons au retour du troupeau. Au moins cinquante têtes que Zeï, son fils âgé d’une dizaine d’années mène à la baguette. Les animaux sont parqués derrière la maison. Les moutons d’un côté, les chèvres de l’autre.
La famille de Mohammed au complet
Assis dans l’unique pièce d’habitation, nous entendons le frottement de leurs cornes à travers le mur. Dans la pièce, il n y’a rien ou presque. Une natte sur le sol, quelques couvertures des coussins, et dans un coin un vieille télé noir et blanc alimentée par un panneau solaire récemment installée sur le toit. Rien de plus. Pas de toilettes, pas de salle de bain, une petite pièce à l’extérieur fermée par une taule, en guise de cuisine. Le matérialisme réduit à sa plus simple expression. Et pourtant, trônant sur sa peau de mouton, emmitouflé dans son vieux blouson délavé, Mohammed cache sous son épaisse moustache un sourire radieux. Avec un regard complice, il taquine ses plus jeunes enfants qui déambulent en bottes de caoutchouc au milieu du bétail.
Le plus jeune fils de Mohammed, baptisé lui aussi... Mohammed !
La famille de Mohammed ne possède presque rien mais elle ne meurt pas de faim. On nous sert du thé en abondance accompagné de pain fait maison et d’une omelette. A l’heure du dîner, nous partageons dans un large plat, un mélange de fève et de légumes. Nous mangeons avec la main droite en nous aidant d’un morceau de pain pour saisir les aliments. Après le repas, plusieurs voisins se succèdent autour d’un verre de thé. Les conversations vont bon train. Notre carte routière semble susciter l’intérêt. Repue et bercée par la discussion, Adeline s’est assoupie sous la couverture qu’on a déposée sur elle.
Pas question pour moi de l’imiter. Mohammed et ses amis me font signe de les suivre. Nous sortons dans la nuit et empruntons un sentier éclairé par la lueur de la lune. Je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où l’on m’emmène. Nous marchons les yeux levés vers les étoiles. De temps en temps, on m’adresse la parole pour voir si par miracle je ne me serais pas mis spontanément à parler arabe. Mais je ne comprends toujours pas. Notre promenade dure un petit quart d’heure. Nous pénétrons dans un bâtiment semblable en tous points à la maison de Mohammed. A l’intérieur, un homme seul en burnous couché sur des coussins nous souhaite la bienvenue. Il prépare le thé. Mon dixième sans doute de la journée. Je l’avale et attends soucieux de voir ce qui va se passer. Les hommes discutent bruyamment. De quoi parlent-ils. Je n’en ai pas la moindre idée. Une demi-heure passe. Une jeune fille pénètre dans la pièce avec une bassine qui sert de lavabo. Pas de doute, nous allons remanger. Cinq minutes plus tard, elle resurgit avec un énorme plat à tajine. Il est encore bouillant. Comme le veut la coutume, on me cède les meilleurs morceaux, foie, rognons et autres abats. Je ne suis pas mécontent de pouvoir me rafraîchir avec une orange en fin de repas. On sert à nouveau le thé. Une heure passe encore puis Mohammed finit par se lever. Nous prenons le chemin du retour. Je m’interroge où allons-nous dormir. En pénétrant dans la maison, j’ai ma réponse. Le sol n’est plus qu’un amas de couverture et de silhouettes humaines couchées en chien de fusil. Adeline n’a pas bougé. On nous invite à nous installer au plus loin de la porte pour éviter le froid. Mohammed se couche à côté sans enlever son blouson. Nous nous endormons également tout habillés.
Montée infernale vers les cascades
Paysage de montagne sur la route d'Ouzoud
Nous l’apercevons de loin, lovée comme un serpent à flanc de montagne. Les camions, le souffle court, semblent figés dans ses lacets les plus serrés. Nous n’avons pas encore grimpé un mètre et pourtant sous le soleil de plomb de midi, j’ai le sentiment d’avoir les mollets liquéfiés. De toute sa stature, la côte nous toise, nous défie, ironise sur notre sort. Les quatre premiers kilomètres sont redoutables. La route s’élève brutalement. Nous tombons à moins de cinq km/h. A chaque coup de pédale, nous peinons à trouver la force pour en effectuer un nouveau. Et pourtant, nous allons chercher l’énergie je ne sais où pour nous propulser encore un peu en avant. Plus de 45 km de montagne, nous séparent de notre destination : Ouzoud et ses cascades, un des sites naturels les plus spectaculaires du Maroc. « Nous en avons déjà plus de 60 dans les jambes. Jamais nous n’y arriverons aujourd’hui », me dis-je en atteignant le replat tout relatif qui succède à l’enfer des premiers hectomètres. Nous continuons de grimper. A chaque virage, l’espoir d’apercevoir le sommet s’efface lorsque nous découvrons une nouvelle série de lacets, plus haut sur la corniche. Comme si cela ne suffisait pas à nous plomber le moral, nous subissons les assauts répétés de groupes de gamins qui demandent avec insistance un stylo ou de l’argent. Les plus coriaces nous prennent en chasse et répètent comme des démons « Donne moi argent, donne moi argent !!! » Certains devant notre mutisme essayent de s’emparer de nos gourdes ou des objets qui dépassent de notre remorque. Dans les côtes, bloqués à 5 km/h, impossible de leur échapper. Adeline les tient à l’œil. Ceux qui ne courent pas, nous dévisagent et éclatent d’un rire moqueur dès que nous avons le dos tourné. J’ai les nerfs tendus comme des violons. Heureusement, les encouragements et les applaudissements des adolescents et des adultes, nous redonnent confiance.
Adeline dans la descente suivant la montée infernale
Après 11km de calvaire, nous atteignons le sommet. La route plonge dans une nouvelle vallée sous le regard de sommets enneigés. Nous nous laissons descendre et nous offrons un succulent pique nique dans ce décor enchanteur. Le plaisir est de courte durée. Une fois attend les rives de l’oued en contrebas, il nous faut remonter. L’histoire se répète. Ouzoud nous paraît inaccessible. Nous croisons un campingcariste français qui nous applaudit et nous laisse entendre que nous ne sommes pas encore arrivés. La route s’est rétrécie et des éboulements récents condamnent parfois une partie de la chaussée. Une borne sur laquelle nous devinons « Ouzoud, neuf kilomètres » nous redonne espoir. Le soleil décline mais nous avons gagné la partie. Nous pénétrons dans le village avec les dernières lueurs du jour. Pour la première fois de notre voyage, nous dressons notre tente dans un camping à la sortie du bourg. Nous avons parcouru plus de 108km. Nous ne verrons pas les cascades aujourd’hui mais en fermant les yeux, nous percevons dans le lointain la fureur du cours d’eau propulsé dans le vide.
Les cascades d'Ouzoud
Ouzoud est une destination très prisée des Marocains pour passer le week-end. Ils investissent les lieux en famille et descendent les quelques 200 marches qui bordent la cascades pour aller pique niquer avec nattes et coussins. A ce flot de touristes de l’intérieur, s’ajoutent de nombreux Européens, pour la plupart en camping car, qui viennent découvrir la beauté du site. Et il est vrai que l’endroit mérite le coup d’œil. La rivière divisée en un réseau de petit canaux se faufile au milieu des oliviers, prend de la vitesse et fait le grand saut dans un vacarme assourdissant pour retomber près de 110 mètres plus bas dans des cuvettes bouillonnantes. L’eau poursuit ensuite sa route en rapides entre des gorges abruptes dont les nombreuses anfractuosités servent de nids aux pigeons. Autre habitant des lieux : le singe magot. Si certains vivent à l’écart au milieu des cèdres, une colonie a élu domicile à proximité de la cascade, là ou l’affluence des touristes est la plus importante. Avec toutes les dérives que cela comporte. Malgré les panneaux d’informations installés sur le site pour veiller au respect de cet animal en voie d’extinction, la plupart des visiteurs ne résistent pas à l’envie de tendre leur sandwich aux singes qui ne demandent que ça ou encore de le toucher s’ils s’approchent trop près. Résultat, les magots sont devenus des bêtes de cirque dont les habitudes n’ont plus rien à voir avec leur comportement naturel. Dommage que des mesures plus draconiennes n’aient pas été prises pour assurer la protection de cette espèce en danger.
Singes magot
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Ils nous soutiennent
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