Souks et ruines romaines

Nous avons franchi la barre symbolique des 3000 kilomètres peu avant Rabat. Après la visite de Fès, Meknès et Volubilis, nous nous reposons au bord de la mer sous le soleil de Bouznika. Voici le résumé de nos derniers jours de voyage.



Plongée dans la médina

Vendeur de fruits secs dans la médina de Fès
Vendeur de fruits secs dans la médina de Fès
Jeudi 19 février 2009

« Juste pour le plaisir des yeux ». C’est avec cette formule que les marchands des ruelles étriquées de la médina de Fès ont pour habitude d’attirer le chaland dans l’intimité de leur échoppe. A croire que seul le regard suffit à appréhender la beauté et la richesse des lieux.
En réalité, Fès-el-Bali, la Vieille, se visite les cinq sens en alerte.
Nous nous enfonçons dans les entrailles de la cité médiévale la mieux conservée du Maroc, par l’imposante porte Bab Boujloud. Entre les chariots remplis d’orange, les convois de mulets et les porteurs de pain, nous nous laissons porter par une foule cosmopolite et bigarrée, tantôt cheveux au vent, tantôt voilée jusqu’au yeux. Ce flux de passants colorés est le sang du souk. Il donne au négoce son tempo. Depuis 12 siècles, la médina vit au rythme du commerce. A chaque quartier sa spécialité. Dans cette ruelle bordée de hauts murs ocre jaune, on vante la finesse des étoffes, au carrefour suivant, dans la pénombre d’un passage couvert, les vendeurs louent la saveur de leurs fruits secs et le parfum de leurs épices, plus loin encore on fait l’éloge d’une peinture ou d’une poterie.

Vue sur le quartier des tanneurs
Vue sur le quartier des tanneurs
Nous prenons de la hauteur et grimpons sur la terrasse d’un marchand de cuir par un escalier sombre et abrupt. De ce point de vue, nous observons le travail fastidieux des tanneurs. Equipés de vieilles cuissardes, des guenilles tâchées en guise de vêtements, des hommes jeunes débarrassent les peaux de leurs poils, les trempent dans des bassins remplies d’excréments de pigeons, les plongent ensuite dans des cuves de chaux puis les immergent dans des bacs de couleur. Loin des remugles du guano, nos narines respirent sans difficulté. Au sol, l’odeur est pestilentielle.
Nous nous laissons guider par un rabatteur jusque dans la boutique feutrée d’un tisserand. L’homme barbu nous offre le thé à la menthe dans une vaste pièce aux allures de caverne d’Ali Baba. Pas question pour nous de nous alourdir d’un tapis ou même de la plus fine des couvertures. Nous l’avons prévenu. Tant pis, il tente tout de même de nous faire changer d’avis. Consciencieusement, il met en avant le savoir-faire des Berbères du Rif, nous présente le travail de sa famille, nous fait tâter la qualité des tissus en poils de chèvre, de mouton, de dromadaire et même en fibres de cactus. Nous campons sur nos positions. Il insiste, nous propose de nous faire parvenir l’une de ses merveilles pour un bon prix par la poste. Rien n’y fait. Il rend les armes face à notre entêtement et nous souhaite bon voyage presque en grinçant des dents.

La cour intérieure de la médersa
La cour intérieure de la médersa
Le temps paraît suspendu. Nous déambulons au hasard, dans les allées étroites de ce labyrinthe coloré et bruyant. Egarés volontaires au cœur de la fourmilière. Nous marquons une pause dans l’enceinte de la médersa Bou-Inania, la plus grande de la ville. L’internat religieux construit sous la dynastie des Mérénides, au XIVe siècle, respire la quiétude. Un calme propice à l’élévation de l’âme. A l’étage, surplombant la cour et ses élégantes mosaïques vertes et bleues, 56 cellules accueillaient chacune deux étudiants. Pendant les 20 jours que duraient les examens, ceux-ci étaient confinés dans cette pièce. Seuls du pain, de l’eau et des olives leur parvenaient par un orifice pratiqué dans la porte. Fès, la croyante, Fès la savante, Fès l’artisane, nous embrassons la ville sous tous ses aspects du haut d’une colline voisine. Bercés par la clameur du souk et par les effluves boisés émanant du quartier des menuisiers, nous demeurons plusieurs minutes sans parler, ivres de contempler l’agitation de la cité.



Sage Meknès

La place El-Hédim à Meknès
La place El-Hédim à Meknès
Samedi 21 février 2009

Je revis. Mes poumons se gonflent comme des ballons de baudruche et mes cuisses tournent comme des coucous suisses. Après deux jours d’arrêt, le vélo me manquait. Nous sommes remontés en selle pour un court trajet. 65 kilomètres à peine pour rejoindre Meknès. Nous les avalons en une petite matinée, à plus de 20 à l’heure.
Si Fès en impose par son atmosphère, par l’agitation de ses ruelles, par l’intensité du bruit et de ses senteurs, sa voisine se veut plus sage, plus calme, un rien moins vibrante. En revanche, elle la domine sans doute en élégance. Chaque allée, chaque passage est une explosion de couleur. Le jaune tient le haut du pavé. Appliqué à l’essuyée sur les murs de la plupart des maisons de la médina, il fait pénétrer le soleil même au plus profond du souk.
Les deux places, Lala Aouda et El-Hédim sont propices à la flânerie. Sur la seconde en fin d’après-midi, des attroupements se créent autour des acrobates et des danseurs qui animent les abords de la resplendissante porte Bab Mansour.

L'intérieur du mausolée Moulay Ismaïl
L'intérieur du mausolée Moulay Ismaïl
C’est l’autoritaire Moulay Ismaïl, contemporain de Louis XIV qui a donné ses lettres de noblesse à la cité. Nous longeons les impressionnantes murailles longues de plusieurs kilomètres qu’il a fait édifier et imaginons derrière, la beauté des palais, jardins et fontaines.
Le personnage repose au sein d’un mausolée grandiose édifié en 1703. C’est l’un des seuls au Maroc ouvert aux non Musulmans. Nous nous offrons la visite. Plusieurs cours revêtues du même jaune profond et d’un sol en mosaïque vert et bleu mènent à la mosquée. Il faut alors se déchausser pour observer le magnifique plafond en cèdre peint.
Nous achevons notre promenade au bord du bassin de l’Agdal qui servait à abreuver la cavalerie du Moulay et de réservoir d’eau potable. L’arrivée d’un cortège de mini-bus nous tire de nos pensées. Dans le désordre le plus complet en sortent plusieurs dizaines de collégiens marocains. Tous sont vêtus à l’occidental, le portable dans une main, la bouteille de coca dans l’autre. Les filles donnent volontiers la main aux garçons. Image d’un nouveau Maroc, sans voile et sans djellaba.

Les ruines de Volubilis

Vue sur l'abbaye de Volubilis
Vue sur l'abbaye de Volubilis
Dimanche 22 février 2009

Je guidonne malgré moi dans l’avenue en pente douce qui traverse les faubourgs embourgeoisés de Meknès. Pour la première fois depuis le début de notre voyage, nous pédalons sans notre barda. Débarrassés de nos sacoches et de notre remorque, nous nous sentons légers. Je peine toutefois à maîtriser notre machine soudainement amaigrie de 50 kilos.
A la dernière minute, nous avons choisi de renoncer au taxi et d’enfourcher notre fidèle destrier pour effectuer les 30 km qui nous sépare de Volubilis, la cité romaine la mieux conservée du Maroc. La route serpente à flanc de montagne à travers de vastes étendues verdoyantes, baignées par le soleil. Une fois encore la nature nous offre un spectacle d’une beauté extraordinaire. Sans nos bagages, nous grimpons les côtes avec aisance et bientôt au détour d’un virage, nous voyons se dessiner entre les branches des oliviers, des arches et des colonnes, coiffées pour certaines d’un nid de cigogne. La ville se dévoile à mesure que nous approchons. A son apogée, elle s’étendait sur 40 hectares et comptait 20000 habitants. La cité fut une capitale de Juba II, vers les premières années de notre ère et intégra l’empire romain en l’an 40. Il se dit que le cruel empereur Caligula y aurait séjourné.


L'arc de triomphe de Volubilis
L'arc de triomphe de Volubilis
Sur les 15 hectares qui ont pu être fouillés, un véritable trésor historique a été mis au jour. De part et d’autre d’une large voie qui reliait Tanger aux environs de Rabat, s’étalent les ruines de nombreuses villas aux parterres de mosaïque à peine marqués par le temps. Quelques pas et nous passons sous un majestueux arc de triomphe érigé en 217 en l’honneur de l’empereur Caracalla. Les réseaux d’égouts de la cité et de distribution en eau potable ont été conservés.
Nous tentons d’imaginer l’animation qui régnait sur le forum, la vie dans les ruelles, l’intimité des villas. Pas facile de lire le passé à travers des pierres inertes d’autant plus qu’un groupe d’une centaine d’adolescents a investi le site et s’évertue à briser la quiétude des lieux en criant et en grimpant sans retenue sur les vestiges de leur histoire.
Nous déjeunons à proximité d’un rassemblement de camping-cars. L’un d’eux est immatriculé dans les Yvelines où nous résidons. Le couple qui l’occupe habite Coignières et connaît très bien une des ex-collègues d’Adeline. Le monde est petit.

A l'entrée de Fès
A l'entrée de Fès

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