Sur le territoire du loup

L’Ehtiopie est une terre à part. Seul pays d’Afrique à ne pas avoir été colonisé, elle affirme son identité à travers un patrimoine culturel et environnemental hors norme. Plus ancienne nation chrétienne du monde, elle se distingue par son alphabet ou encore son propre système
horaire ou son calendrier. Pour les voyageurs que nous sommes l’Ethiopie est une source permanente d’éblouissements et de remises en question. Lorsque nous croyons enfin l’avoir apprivoisée, elle s’empresse de nous déboussoler. Elle sait nous conduire sur les chemins de l’extase et nous faire sombrer dans la même journée dans le plus obscure des cauchemars. Récit de nos premiers pas dans ce pays qui, vous l’aurez compris, ne nous a pas laissé indifférents.



Sur le territoire du loup
Il est entièrement nu. Sous la pluie battante, j’entrevois son visage sombre, les pommettes gonflées, les joues couvertes de sang séché. Dans sa main gauche, tendue vers le ciel, il tient une feuille de journal recouvert d’une mélasse brune. Est-ce de la boue ? Est-ce de la m… ?
Ses yeux injectés, ouverts comme des soucoupes, sont braqués sur nous. Il se tient droit comme un spectre sous l’orage. Nous hésitons, puis feignons de l’ignorer poussant le vélo droit devant nous, à grandes enjambées. Une heure à peine que nous avons mis le pied sur le sol éthiopien. Dans le dédale de ruelles qui jouxte l’aéroport d’Addis-Abeba, nous tentons désespérément de dénicher un hôtel bon marché. Un ruissellement permanent sur les verres de mes lunettes m’empêche de distinguer clairement les contours des hautes bâtissent qui nous entourent. Derrière moi, je perçois le clapotis des pas d’Adeline dans les flaques d’eau. Je me retourne un instant pour m’assurer de sa présence. Elle est bien là, à côté de la remorque, emmitouflées dans son blouson à capuche, mais elle n’est pas seule. A moins de deux mètres, une épaisse silhouette se détache à travers la bruine. Le dément nous a suivi. Il tend sa main libre vers l’avant et tente d’attraper le poignet d’Adeline. Elle le repousse et allonge encore le pas. Nous pénétrons dans une impasse. Au fond, un panneau annonce la présence d’un hôtel. Un gardien se tient debout sur le pas de la porte. Notre illuminé en tenue d’Adam a abandonné la poursuite. Nous déchargeons le tandem et pénétrons dans la chaleur de l’établissement.


« Masqual Day »

Sur le territoire du loup
Le YGF hôtel est un petit cocon. Douche chaude à tous les étages et d’épaisses et confortables couvertures sur chaque lit. Rien de superflu. A 2300 mètres d’altitude, les nuits sont fraîches (Addis est la 4e capitale la plus élevée du monde). Après plus de 10 heures d’avion depuis Accra, au Ghana, nous ne demandons pas notre reste et filons sous l’édredon. Le lendemain matin, devant une tasse de thé fumante et des toasts à la confiture, nous faisons connaissance de Maryvonne et Dominique. Les deux femmes sont des habituées des lieux. Bénévoles pour le compte d’une association, elles apportent leur soutien aux familles dans le cadre des procédures d’adoption. Elles se chargent notamment d’accompagner les enfants depuis l’Ethiopie vers leur nouveau foyer. « Nous sommes un peu des cigognes », aiment-elles à plaisanter. Nous sympathisons et elles nous offrent une place dans leur voiture. Nous gagnons le centre-ville. Addis est en fête. La population célèbre le « Masqual Day », la fête de la vraie croix. Comme chaque année, la foule s’est donné rendez-vous sur Masqual Square, une vaste place en arc de cercle bordée de panneaux publicitaires géants et de buildings en verre. Au pied de la « Bank of Abyssinia », les hauts dignitaires de l’église orthodoxe d’Ethiopie, en tenue d’apparat, battent la mesure des solennités. Ils forment un rectangle au centre duquel a été dressé un immense bûcher surmonté d’une croix. On l’allumera le soir venu. De retour dans leur foyer, les fidèles répéteront le même rituel. La ville brillera alors de mille feux.
A notre retour au YFG hôtel, nous sommes conviés autour d’un bûcher miniature. Les habitants de l’impasse ont sorti des chaises et distribuent des morceaux de pains maisons et de la Saint-George, la bière locale. Des groupes d’enfants dansent et chantent à la lueur des flammes. En échange de leur prestation, ils reçoivent quelques birrs pour acheter leurs fournitures scolaires. Le feu éteint, je reste à discuter avec quelques fêtards qui ont manifestement abusé de la Saint-George. Nous plaisantons comme de bons amis à la lueur des cendres. J’ignore tout de leur monde mais ce soir, rien ne nous sépare.

Le bidet de l’Empereur

Sur le territoire du loup
Addis est un monstre urbain. Elle grandit, grossi a vu d’œil. De loin en loin, des grues dressent vers les nuages les carcasses métalliques de nouveaux immeubles. En centre-ville, les enseignes des grandes multinationales rayonnent sur les façades des centres commerciaux à étages. Dans les vitrines, brillent les écrans des téléphones de dernières générations. Une apparente modernité qui plus qu’ailleurs, accentue les disparités. Sur les trottoirs fraîchement pavés, les enfants en guenille courent au milieu des hommes d’affaire en costume. Devant les boutiques de luxe, on traîne son éléphantiasis, ses plaies purulentes ou ses brûlures. A chaque pas, l’opulence côtoie la misère et la rend encore plus dramatique.
Pour nous rendre au musée d’ethnologie, nous empruntons un des nombreux taxis bleu et blanc qui sillonnent la ville. Tous ou presque sont des Lada, souvenirs de la « République populaire et démocratique » mise en place entre 1987 et 1991 sous l’influence de l’URSS. Poussif, le vieux tacot peine à traîner sa carcasse au sommet des pentes abruptes sur lesquelles s’est construite la capitale. Le musée a été édifié dans l’ancien palais de l’Empereur Hailé Selassié. Au premier étage, un lion empaillé, figé la gueule béante veille sur le bâtiment. Emblème du roi des rois, le fauve fait aujourd’hui grise mine. Il a notamment perdu la totalité des poils de sa crinière. En cause, certains visiteurs peu scrupuleux prêts à tout pour s’emparer d’un souvenir bon marché. Les anciens appartements de l’Empereur et de son épouse son ouverts au public. Après un passage dans la chambre du souverain, un coup d’œil sur le « trône » et le bidet de celui dont le nom signifie puissance de la Trinité, suffit à démystifier le personnage…
Dans l’autre aile, une documentation riche et clairement présentée permet de découvrir les us et coutumes des nombreuses ethnies qui peuplent le pays. Une vidéo présente entre autre l’étonnant rite initiatique du peuple Hammer. Pour être considérés comme des adultes, les jeunes hommes doivent franchir à trois reprises un troupeau de vaches mises flanc à flanc.

Fuyons Addis

Sur le territoire du loup
Addis étire ses tentacules à perte de vue vers les montagnes. Sortis du périphérique qui dessert le sud de la capitale, nous nous laissons glisser sur la route de Shashamene. Partout, on construit des logements pour fournir un toit aux flux de populations qui ne cessent de converger des campagnes vers les lumières souvent illusoires de la ville. Au milieu des immeubles de béton, le bétail erre hagard. Sur le ruban d’asphalte qui traverse ce décor sans charme, un cheval blanc gît le crâne fendu en deux. Son compagnon, le regard vide, semble attendre son tour à quelques pas, au milieu de la chaussée. Les pâturages ont disparu, enveloppés par la ferraille, la fumée et le goudron.
Le trafic est dense. Des bus Isuzu nous dépassent en crachant à tue-tête des messages publicitaires par leurs haut-parleurs. Des camions, sensiblement moins et mieux chargés qu’en Afrique de l’Ouest, nous encouragent en klaxonnant. Sur le bas-côté, il y a foule. On crie, on applaudit, on tente de nous suivre durant quelques pas mais la pente est forte et nous filons à bonne allure.
A perte de vue, des champs cultivés étalent leur verdure sur les contreforts de collines rondes. La route cesse sa course folle et se redresse. Nous montons au pas, bientôt rejoints par deux gamins à la foulée ample et au souffle contrôlé. Les Ethiopiens sont célèbres pour leurs performances sur les courses de fond. Leur réputation n’est pas usurpée. Nos deux jeunes ados avalent à plus de 10 km/h, les 5 kilomètres de côte sans afficher le moindre signe de fatigue. Ils abandonnent la poursuite au sommet en nous saluant, nous demandant poliment leur vitesse et le nombre de kilomètres parcourus. Presque un plaisir d’avoir ces deux mômes à nos côtés. Et pourtant, l’omniprésence des enfants ne va pas tarder à tourner au cauchemar.

Cauchemars em culottes courtes

Sur le territoire du loup
Les voyageurs qui se sont aventurés sur les pistes éthiopiennes à pied, à vélo ou à moto racontent tous la même histoire. Des paysages époustouflants, un accueil enjoué de la part des adultes et… le harcèlement permanent de leurs rejetons. Nous aurions aimé pouvoir vous décrire une autre réalité. Malheureusement, le constat dressé, entre autre, par Sonia et Alexandre Poussin dans Africa Trek est toujours d’actualité.
Pour nous, le calvaire commence dès que la route s’élève. Nous ralentissons considérablement l’allure et devenons la cible des dizaines d’enfants qui s’ébattent en permanence sur le bas côté. La plupart en nous apercevant se mettent à trottiner à nos côtés en criant « farenghi » (étranger en amharique) à gorge déployée. Leurs vociférations alertent leurs camarades qui sortent au triple galop des maisons environnantes. Les occasions de s’amuser sont rares. Pas question de rater une telle aubaine. Après 500 mètres de côte, une foule compacte d’au moins trente gamins nous file le train. Ils courent en amas, autour de la remorque. Je ne les vois pas mais leur inlassable litanie parvient à mes oreilles. « Give me the money, give me the money, give me the money ! ». Après un kilomètre, ils sont plus de 50 autour de nous et inévitablement les choses dégénèrent. Certains tentent de s’accrocher à la remorque, d’autres tirent sur les sacoches ou essayent coûte que coûte de nous toucher. Epuisés par la montée, il n’en faut pas plus pour nous chauffer les nerfs à blanc. Nous nous arrêtons brutalement et poussons une gueulante. Les mômes s’éparpillent comme une volée de moineaux, s’arrêtent à une vingtaine de mètres et au choix, rigolent en nous montrant du doigt ou s’amusent à répéter d’un ton aigu nos cris de colère. Las, nous remontons en selle. En moins de 15 secondes notre escorte s’est reconstituée et les « Give me the money » peuvent reprendre, inlassablement.
Mais ce n’est pas le scénario que nous redoutons le plus. D’autres gamins, en particulier ceux qui ont la garde du bétail, se livrent à un jeu plus dangereux. Bien à l’abri derrière leur troupeau, ils attendent discrètement que nous soyons passés pour nous jeter des pierres. Les cailloux s’abattent sur la remorque, ricochent sur le sol et parfois nous atteignent dans le dos Le plus souvent nous nous arrêtons net et nous apercevons le fautif détaler comme un lapin. A quoi bon le courir après, il est déjà loin. Il ne nous reste plus qu’à subir sans comprendre.
Alors que nous approchons de Shashamene, la partie va pourtant tourner à notre avantage. Au sommet d’un petit raidillon, une pierre nous frappe violemment. Piquée au vif, Adeline saute en marche. Le coupable, un garçon haut comme trois pommes a déjà pris les jambes à son cou mais sur le bas-côté, deux adolescents à l’air nigaud se gaussent en observant la scène. Adeline explose et en saisit un col et déverse sur lui toute sa colère. Surpris, il articule penaud, « It’s not me ». Il n’est pas au bout de ses peines. Un 4X4 qui arrive en sens inverse, s’arrête à notre hauteur. Un policier en uniforme en descend. Adeline lui raconte l’incident. Il engueule copieusement les deux ados qui menacent de fondre en larmes puis se dirige vers la maison derrière laquelle notre lanceur de pierre a disparu. Il tombe nez à nez avec sa mère qui discrètement a assisté à la scène mais s’est bien gardée d’intervenir. Elle a droit aussi à un savon. Nous remontons en selle, certains que notre garnement aura son compte en rentrant à la maison.

Charcuterie espagnole

Sur le territoire du loup
Dans la ville suivante, on nous interpelle depuis la terrasse d’un café. Quatre cyclistes attablés autour d’une mousse, nous tendent une bouteille d’eau fraîche avec le sourire. Ce sont des Espagnols. Nous les avons rencontrés le matin même. Alors que nous nous apprêtions à manger notre engera quotidienne (sorte de crêpe spongieuse qui sert à la fois d’accompagnement et d’assiette), ils ont déboulé, en collant, sur leurs montures dernier cri. Vision surréaliste. Des étoiles dans les yeux nous nous sommes précipités sur eux comme des gamins éthiopiens. Leurs vélos étaient tous à plat. Nous les avons regardés réparer, en savourant notre repas, un léger sourire aux lèvres (après avoir crevé plus d’une douzaine de fois ces derniers mois, il y a un certain plaisir à observer quelqu’un d’autre la pompe à la main).
Enchantés par la perspective de pouvoir nous rafraîchir, nous gagnons leur table. Ils recommandent une tournée et de leurs sacs sortent un véritable trésor : du pain et de la charcuterie. Ils nous offrent des sandwiches et nous invitent à se joindre à eux pour le dîner, une fois arrivés à Shashamene. Nous les retrouvons deux heures plus tard en quête d’un hôtel dans les rues de la ville. Nous en dénichons un bon marché puis gagnons un restaurant. Autour d’un tibs, viande de chèvre ou de mouton servie sur un brasero, nous nous racontons nos voyages respectifs. Eux aussi traversent l’Afrique mais en plusieurs étapes. Chaque année, le groupe de copains part deux semaines à la découverte d’un pays. A son actif, l’Afrique du Sud, le Zimbabwe, le Mozambique, le Kenya et la Tanzanie. Le plus expérimentés d’entre eux s’appellent Israël. Les muscles saillants, les jambes rasées de prêt, il a le profil d’un athlète accompli. Il l’est. Il nous confie sa passion pour le triathlon, nous raconte sa participation à l’Ironman de Nice ainsi que ses multiples virées à vélo. Sur son fidèle destrier, il a déjà sillonné la Chine, le Tibet, le Maroc, la Gambie, le Sénégal, la Jamaïque, Cuba, la République Dominicaine et j’en passe. Des voyages qui lui ont inspiré un livre. Il en prépare un autre, intégralement consacré à l’Afrique. Ca c’est une idée !!!

La terre promise des Rastas

Sur le territoire du loup
Shashamene a une histoire à part en Ethiopie. Nous sommes en 1966. L’empereur Haïlé Sélassié effectue une visite en Jamaïque. Lors d’une discussion centrée sur le retour en Afrique, il offre la ville aux Rastas désireux de rejoindre le continent de leurs ancêtres. Aux yeux de la communauté, le souverain éthiopien n’est autre que le messie, l’incarnation de dieu sur terre. Il faut remonter au début des années 1920 pour en comprendre la raison. Aux Etats-Unis, la cause noire en est à ses balbutiements. Pourtant, certains leaders se détachent. Marcus Garvey est l’un d’eux. Dans ses discours, ce Jamaïcain immigré à Harlem évoque régulièrement l’Ethiopie et le retour aux racines. S’inspirant sans doute de ses propos, le révérend James Morris Webb annonce en 1924 : « Regardez vers l'Afrique, où un roi noir sera couronné, qui mènera le peuple noir à sa délivrance ». Le 2 novembre 1930, en Éthiopie, Tafari Makonnen, le Ras (tête en amharique, ici au sens de chef) Tafari, est sacré roi des rois sous le nom de Haïlé Sélassié Ier. En Jamaïque, certains y voient la réalisation de la prophétie du révérend Webb. L’histoire du mouvement rasta est en marche.
La visite de l’empereur en Jamaïque marque les consciences. Un certain Robert Nesta Marley choisit de faire sienne la philosophie rasta cette année là. Haïlé Sélassié, lui, ne reconnaîtra jamais le culte envers sa personne. A son retour en Ethiopie, il confiera même à ses proches « Il y a un problème en Jamaïque ». Mais le don de Shashamene, jusqu’alors réservés aux Falashas (Juifs Ethiopiens) constitue pour certains une forme de reconnaissance. Dans les faits, très peu de rastas effectueront le voyage jusqu’à la terre promise. Aujourd’hui, leur présence est à peine perceptible. Seules quelques icônes de Bob Marley et le reggae que crachent les enceintes des cafés rappellent l’identité de la ville. Pourtant la communauté est toujours là. Elle a ses lieux de culte et ses propres écoles. Et pour confirmer aux touristes qu’ils ne se sont pas trompés d’endroit, les jeunes les accueillent à grands renforts de Yeah man !... avant de tenter tout de même un timide « Give me the money ! »


En route pour Dinsho

Sur le territoire du loup
La nuit enveloppe encore la ville dans ses draps sombres et froids. Les bourrasques font claquer la bâche de notre « tro-tro » (tricycle à moteur qui sert de taxi de ville) qui bourdonne comme un moustique dans l’obscurité. Notre chauffeur, la tête emmitouflée dans une serviette éponge, joue les pilotes de grand prix. La poignée de l’angle, il défie ses collègues en approchant leur véhicule à quelques centimètres. Dans les virages, nous nous agrippons fermement aux montants du châssis pour ne pas être éjectés. Nous sommes parfois trois de front pendant plusieurs centaines de mètres sans que personne n’accepte de relâcher les gaz. Nous poussons un soupir de soulagement lorsque notre bolide miniature stoppe enfin sa course folle aux portes de la gare routière de Shashamene. Il n’est pas encore six heures. Nous pénétrons dans l’enceinte de la station. De nuit, on pourrait croire un vaste champ de manœuvre. Des phares sont allumés à l’autre extrémité. Nous marchons en frissonnant dans leur direction. Parfois des ombres nous frôlent. Avec leur serviette sur la tête, les Ethiopiens ont aux premières lueurs du matin des allures fantasmagoriques. Plusieurs bus Isuzu sont garés en carré. Autour, plusieurs passagers patientent accroupis en se réchauffant avec un verre de thé. Nous demandons le car pour Dinsho. On nous indique un autre groupe de véhicules. Nous effectuons quelques pas et nous renseignons à nouveau. On nous désigne un car bondé. Le chauffeur n’accepte plus de passagers mais nous renvoie vers un autre bus censé effectuer le même trajet. Seule deux personnes patientent à bord sur les vieux sièges en skaï élimés. Ils ne parlent pas anglais. Nous lançons « Dinsho ? ». L’un d’eux bredouille quelque chose en amharique et hoche la tête. Nous hésitons. Il nous fait signe de monter. Nous grimpons les quelques marches qui conduisent à bord, enjambons la roue de secours et nous asseyons à notre tour. D’autres passages ne tardent pas à affluer dans l’étroit couloir du véhicule. Ils montent, observent, redescendent, remontent, chargent des valises. Les vendeurs de thé et de beignets se joignent au va et vient et obstruent encore davantage la circulation à l’intérieur du car. Nous observons en silence. Dans les conversations, nous décelons parfois le mot « Dinsho ». De deux choses l’une, soit nous avons effectivement embarqué dans le bon véhicule, soit on n’en finit plus de se raconter l’histoire désopilante des deux farendji à qui on fait croire que le bus va à Dinsho alors qu’en réalité, il s’apprête à partir pour la Somalie. Quand le moteur se met en marche, j’implore le ciel pour que la première hypothèse soit la bonne. Le soleil se lève à peine lorsque nous quittons Shashamene. Par la fenêtre, j’observe le défilé des maisons en eucalyptus encore en cours de construction. La route ne tarde pas à s’élever vers des sommets dont la tête disparaît dans les nuages.


Gare aux pavés !

Sur le territoire du loup
Après une vingtaine de kilomètres, le goudron disparaît et laisse place à une piste cahoteuse, recouverte de pierres. Le ballet des bus et des 4X4 soulève un épais nuage de poussière qui s’infiltre jusque dans l’habitacle du car. Nous ne regrettons pas d’avoir laissé le tandem à Shashamene. Le chauffeur joue du klaxon en permanence pour faire fuir le bétail qui occupe la chaussée. Les traversées de villages sont animées. Des groupes de voyageurs tentent désespérément d’arrêter notre véhicule pour embarquer. Certains se contentent de faire un signe de la main, d’autres s’interposent au milieu de la route avant de s’éclipser au dernier moment face au monstre d’acier. Lorsque qu’un trou plus profond que les autres nous contraint à ralentir, c’est la ruée. La foule s’abat sur les flancs du véhicule, tape sur la carrosserie ou tente d’ouvrir la porte. Pour cela, elle peut toujours s’accrocher. Pour libérer la seule issue du bus, l’assistant du chauffeur doit s’armer d’un marteau et d’un burin et frapper une dizaine de coups sur le pêne qui maintient la porte fermée. Etant assis juste à côté de l’ouverture, je dois me contorsionné pour lui permettre d’effectuer la manœuvre sans risquer de prendre le marteau dans les genoux. Car parfois, nous nous arrêtons. Sur le bas-côté, c’est la foire d’empoigne. On se bouscule pour entrer dans le bus. On lance ses bagages à l’intérieur. Comme le nombre de places est limité, l’assistant du chauffeur doit faire le ménage, d’abord en haussant le ton puis à coups de pieds ou en renvoyant les valises sur la chaussée. Nous sommes aux premières loges et parfois les bagages nous éraflent le visage avant de toucher le sol.
Mais les arrêts ne sont pas toujours le fait du chauffeur. Dans un village étouffé par la poussière, une vieille femme dégingandée nous barre la route, un pavé au creux de sa main tendue vers le ciel. Notre conducteur s’avance, au pas. Elle menace d’envoyer son projectile dans le pare-brise. Le bus s’arrête complètement. Lentement, elle vient coller son visage émacié sur la vitre et menace à nouveau d’abattre sa pierre sur le carreau. Elle ne semble pas décidée à bouger. Le chauffeur hésite. Il fait ronronner son moteur. En vain. La veille au regard livide ne remue pas d’un cil. Enfin, il se décide. Il demande un billet à son assistant puis le tend à la femme en guenilles par la fenêtre. Elle disparaît sans demander son reste.
Après quatre heures de route, nous marquons une pause pour le petit déjeuner. Nous avons parcouru un peu plus de 110 km. Il en reste une quarantaine. Nous allons mettre plus de deux heures pour en venir à bout. La route s’est transformée en un vaste chantier et forment de larges saignées blanchâtres sur les flancs verdoyants de la montagne. Deux ans déjà que les Chinois s’escriment à apprivoiser le relief capricieux de cette région de l’Ethiopie qui culmine à plus de 3000 mètres. De temps en temps, nous croisons des bulldozers ou des rouleaux compresseurs, à l’œuvre sur la chaussée déformée. Si tout va bien deux ans encore seront nécessaires pour recouvrir d’asphalte la piste tortueuse qui grimpe vers Dinsho. En attendant, les voyageurs doivent supporter les soubresauts de leur véhicule. Au dernier arrêt, une mère et ses deux enfants ont pris place devant nous sur la roue de secours. Le plus jeune des gamins, de la morve séchée plein la lèvre, sue à grosses gouttes. Son front dégouline en cascade et il ne cesse de pleurer. Sa mère tente de le calmer en lui montrant du doigt les paysages vertigineux qui défilent sous nos roues. En vain.
Nous franchissons un col et amorçons une descente vers une vallée encaissée. Au loin se dresse, un village de maisons préfabriquées. Le campement des ouvriers chinois. Dinsho se trouve juste derrière, dans la remontée. Un voyageur a lancé un cri et tend son doigt vers la fenêtre. Nous passons juste sous le groin d’une famille de phacochères occupée à fouiller la terre fraîche. De l’autre côté, deux antilopes s’élancent à l’assaut d’un vaste plateau en sautant dans l’herbe haute. Pas de doute, nous sommes bien arrivés sur le territoire du parc national des Monts du Bale.

Loup y es-tu ?

Sur le territoire du loup
C’est un comble. Alors que nous avions décidé d’abonner quelques jours notre tandem pour laisser reposer nos fessiers endoloris, voilà qu’on nous demande de monter à cheval. Si je me sens sûr de moi au guidon d’un vélo, j’avoue être plutôt mal à l’aise sur le dos d’un canasson. Mais il fait beau ce matin et le spectacle majestueux des sommets environnants figés sur un ciel azur fait s’envoler mes dernières appréhensions. A vrai dire, je ne crains pas grand-chose. Si Adeline a fait le choix de chevaucher seule, j’ai préféré louer les services d’un assistant qui tient ma monture au bout d’une longe. Au pas, nous entamons l’ascension d’une pente abrupte dévorée par l’érosion. La lumière éclatante du matin nous révèle les paysages dans leur plus bel apparat. Le champ de tef (céréale endémique à l’Ethiopie qui sert à fabriquer l’enjera) caressés par la brise, semble avoir été recouvert d’une fine couche d’or. Au sommet d’un arbre élancé, un ibis prend son envol en lançant une série de cris rauques. En sens inverse, nous croisons des cavaliers au triple galop. Dans leur sillage suivent des hommes conduisant leur bétail puis derrière des femmes vêtues d’un voile noir intégral montées sur des ânes. C’est le jour du marché. Tout le monde descend vers la ville. Nous, nous montons. Notre destination du jour : le territoire des derniers loups d’Abyssinie, là haut, à plus de 3400 mètres, sur les vastes plateaux. Pour l’heure, nous apercevons encore au bord du chemin des habitations. Bien souvent, il s’agit d’une structure en bois ronde recouverte d’un toit de paille. Certaines sont enduites d’un mélange de terre et de rebus de tef. Partout autour des maisons, des chevaux et des chiens de bergers pour veiller sur les troupeaux. Le poil long, la queue touffue, ils ressembleraient presque aux loups que nous allons voir. Pourtant, les deux espèces ne font pas bon ménage. Mohamed, notre guide, nous explique que les chiens sont à l’origine des épidémies de rage qui régulièrement déciment les loups. Une menace qui pourrait avoir raison de leur existence. Il y a peu encore, une soixantaine d’individus sont morts de la maladie. Une catastrophe pour cette espèce endémique à l’Ethiopie qui ne compte plus que 450 représentants. Heureusement, les équipes du EWCP (Ehtiopian wolf conservation program) veillent. Pour limiter les dégâts occasionnés par la rage, elles ont déclenché une campagne de vaccination. Une cinquantaine de loups ont été capturés dans des pièges étudiés pour éviter les blessures et ont reçu une injection. Tous les chiens des éleveurs environnants ont reçu le même traitement. Une opération coûteuse qui a permis de stopper la progression de la maladie. Mais pour combien de temps ?
Le chemin s’est rétrécit et nous chevaux peinent à grimper les pentes jonchées de rochers. Alors que je suis perdu dans mes pensées les yeux rivés sur les sommets qui font la ronde à l’horizon, je sens mon cheval se cabrer. Instinctivement, je m’accroche des deux mains au pommeau de ma selle. Ma monture effectue un nouveau mouvement énergique vers l’arrière. Emporté par le poids de mon sac, je glisse sur le côté. Heureusement, mon chaperon intervient et calme mon canasson. Un chien qui chassait pour son compte sort soudain la tête d’un bosquet. Voilà qui a semé le trouble dans l’esprit de mon peureux destrier. Jamais cela ne serait arrivé avec un vélo. Non, ce n’est pas encore aujourd’hui que je me réconcilierais avec les représentants de la race équine.


On a vu le loup

Sur le territoire du loup
Depuis plus d’une heure, nous ne croisons plus personne. Les arbres ont laissé place à des fourrés. L’altitude a métamorphosé les paysages. Nous marquons une pause en surplomb d’une cascade, coiffée d’un monticule de terre, recouvert d’herbe verte. Notre guide nous informe : « Nous entrons sur son territoire. Que la chance soit avec nous ! » Nous sommes vernis. Nous contournons un talus et il nous apparaît sur l’autre rive d’une rivière. Il possède un pelage roux vif, une tête large. C’est un mâle. Nous restons quelques minutes à cheval à observer son manège à une cinquantaine de mètres. Puis notre guide, nous autorise à descendre. Nous marchons quelques pas dans sa direction. Il ne fuit pas. Lui aussi, nous observe, évalue le danger puis ayant jugé que nous ne représentions aucune menace se met à trottiner dans notre direction. Il passe à moins de 20 mètres de notre objectif. Seule la rivière nous sépare. Comme si nous n’existions pas, il poursuit son chemin en direction d’un groupe d’oies à ailes bleues puis disparaît derrière un promontoire rocheux. Nous n’avons pas échangé une parole en sa présence, nous avons juste savouré, le cœur palpitant, la beauté d’une rencontre rare qui nous l’espérons pour les générations futures, n’appartiendra jamais définitivement au passé.
Nous montons une nouvelle pente abrupte. Pour permettre aux chevaux de franchir les derniers mètres, nous mettons pied à terre. Au sommet, nous débouchons sur un immense plateau herbeux. Nous surplombons plusieurs vallées qui vues d’ici nous apparaissent presque comme des maquettes. A l’horizon, d’autres sommets encore plus élevés imposent leurs carrures sur un ciel désormais grisâtre. La vue est vertigineuse, aérienne. Nous nous attardons un instant sur un rocher, les pieds dans le vide puis remontons en selle. Notre guide a repéré un autre loup, une femelle cette fois. Nous l’observons se courber dans l’herbe verte puis introduire son museau dans un trou. Mohamed nous explique. « Les loups chassent en solitaire. Ils se nourrissent presque exclusivement de rats. Pour les faire sortir de leur trou, ils soufflent dedans et les cueille à la sortie ». Le comportement social du loup d’Abyssinie est pour le moins surprenant. Il vit en meute de 3 à 13 adultes. Tandis que le groupe part à la chasse, l’un d’eux est désigné pour jouer les sentinelles. Il doit veiller sur le territoire mais également sur le garde-manger. En effet, les jours de profusion, les loups font des réserves. Un trou collectif dans lequel ils enterrent de la nourriture pour les jours de disette. A chacun son tour de jouer le rôle du gardien. La nuit venue, tout le monde veille à la sécurité du groupe. Les loups dorment en croix, chacun les sens aux aguets vers un point cardinal.
Nous ne nous lassons pas du spectacle que la nature nous offre dans cet Eden haut perché. Mais il nous faut redescendre. En quelques heures, nous atteignons les environs de Dinsho. J’ai libéré ma monture de ses obligations et trottine à côté du cheval d’Adeline. Je ne cours pas vite mais l’altitude me fait presque suffoquer.


Sur le territoire du loup

Sur le territoire du loup

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1.Posté par garnier maryvonne le 13/10/2009 19:54
Bonjour à tous les deux.
Tous les jours,je fais la curieuse je vais sur vôtre site . Et ce soir surprise des nouvelles! Evidemment L'ethiopie , ce pays qui me touche beaucoup , ma famille et moi.ce pays que je connaît un peu et qui me reste tant à découvrir....!
J'ai lu avec attention vos récits, Malgré quelques péripéties ,je m'apercois que vous avancez bien. Que vous côtoyez l'authenticité tous les jours , la réalité du quotidien, tout n'est pas toujours facile. Mais vous voyez aussi des choses merveilleuses. je me laisse encore une fois transportée et je voyage avec vous . Continuez, vous nous faîtes passez de bons moments,nous sommes de tout coeur à vec vous . Ne vous inquietez pas je continuerai à vous suivre jusqu'au bout de vôtre périple. J'espère qu'au niveau santé tout va bien.
Faîtes bien attention à vous.
Bonne soirée Bien amicalement
Maryvonne(mayenne)


2.Posté par reynouard matthieu le 15/10/2009 09:11
Belle bètes et salut a vous deux
Les loups d 'éthiopie font penssaient a des renard au niveau du pelage.
ça me rappelle la chanson des bérurier noir (le cerf ,le druide et le loup) et leurs revandication pour protéger l'espèce

3.Posté par Yves le 15/10/2009 18:45
Toujours heureux de recevoir de vos nouvelles et de savoir que vous continuez de voyager les yeux ouverts !

4.Posté par P. et M. Devys (parents de Marielle) le 17/10/2009 19:24
Nous lisons toujours vos récits avec beaucoup d'intérêt . Merci pour les jolies photos qui nous permettent de mieux suivre votre parcours. Bravo à vous deux et une mention particulière à Adeline que nous embrassons affectueusement
Bonne continuation !!!

5.Posté par Mamie Yvonne & Papet Paul le 20/10/2009 14:46
Epoustouflant votre périple en Ethiopie, que d'émotions en tous genres et de merveilleux paysages. Nous sommes inlassablement admiratifs du style d'Olivier

6.Posté par Dominique (Mayenne) le 20/10/2009 16:33
Que de beaux récits, que de belles images, quel beau pays et, quels beaux pays quand on regarde vos films depuis votre départ, je vous suis et je me régale.....
Bonne continuation et bonne santé à tous les 2,
A très bientôt sur le net!!!

7.Posté par Baptiste le 23/10/2009 15:16
Paradoxale Éthiopie ! Et la misère qui ronge ce pays (et l'Afrique). Vous avez eu beaucoup de chance de croiser cette espèce de loup, magnifique rencontre ! L'esprit collectif et leur mode de vie est a méditer...
Bonne route à tous les deux !
^^
http://haijin-blog.over-blog.com/

8.Posté par romane pinault le 23/10/2009 20:59
salut je m'appelle romane j'ai 9 ans et j'habite à clairefontaine.
j'espére que votre voyage se passe bien.
je trouve que votre courage est remarqaiable car la bas il fait très très chaud.
toute mes copines et moi nous vous fesons de gros bisous et encore bon courage!!!!!!!!!

a bientôt gros bisous
romane


9.Posté par Elisabeth Douafli le 29/10/2009 14:53
Un grand bonjour du Sénégal, plus précisemment de Dakar, cité Claudel (je suis Elisabeth la voisine de Véronique et d'Yves-Marie), quel périple, c'est époustouflant..... que de chemins parcourus depuis Dakar...... J'espére que vous allez tous les 2 bien, on pense bien à vous, je vous embrasse en espérant que votre périple africain vous réserve encore de belles aventures.... Gros bisous dakarois..... Elisabeth

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