Togo trip (2)
Montagnes luxuriantes et chute d’eau au Togo, autoroutes et embouteillages au Ghana, voici le récit de nos derniers pas en Afrique de l’Ouest.
Le ruban de bitume grimpe en pente douce vers les flancs de la montagne et disparaît au loin sous un épais manteau de végétation. Après une courte nuit à Kpalimé, nous avons décidé de partir à l’assaut du toit du Togo, le pic d’Agou. Pas besoin de cordes, ni de crampons, le point culminant du pays ne dépasse pas les 986 mètres d’altitude. Cela ne l’empêche pas pour autant, ce matin, d’avoir la tête dans les nuages. Un taxi nous a déposé au pied de la montagne. Nous n’avons qu’à suivre la route sur douze kilomètres, jusqu’au sommet. Nous entamons l’ascension à travers une forêt luxuriante où se côtoient les troncs fuselés des fromagers, les larges feuilles des bananiers et les couleurs éclatantes des bougainvilliers. Régulièrement, nous dépassons des femmes transportant sur leur tête de larges fagots de bois. Nous pénétrons dans un premier village. Dès premières maisons s’échappent l’odeur douce-amère de la bière de mil en pleine cuisson. Plus loin, on a étendu à même le goudron des fèves de cacao pour qu’elles sèchent au soleil. A l’ombre de la canopée, les cacaoyers poussent en nombre sur les pentes du mont Agou. Nous poursuivons notre randonnée en suivant des yeux les papillons multicolores qui s’ébattent de fleur en fleur. La région est connue pour abriter de multiples espèces dont beaucoup sont endémiques. Tant bien que mal, nous tentons de figer leurs battements d’ailes à l’aide de nos appareils photos. Sur le bas-côté, nous croisons plusieurs vendeuses de bananes. Avec qui peuvent-elle faire affaire dans un coin si reculé ? Plus haut, nous marquons une pause devant un monticule de terre rougeâtre d’où s’échappe une épaisse fumée blanche. Du brasier nous parvient comme une odeur de café torréfié. En réalité, on fabrique, ici, du charbon de bois.
Dans la brume
L’eau abonde sur les flancs de la montagne. Régulièrement, nous la voyons courir dans la pente en petites cascades. A l’approche du sommet, un groupe d’enfants nous rejoint et parcourent avec nous les derniers mètres en tenant la main des filles. Un brouillard opaque ajoute encore à l’humidité ambiante et nous donne l’impression de progresser dans un tunnel enfumé. Nous distinguons tout de même, à quelques encablures, le pied d’un pylône de télécommunication ainsi qu’une corde qui barre la route. A peine l’avons-nous franchit qu’un homme nous interpelle. Après les salutations d’usage, il finit par nous demander : « Avez-vous l’autorisation de la préfecture pour atteindre le sommet ? » « Non ? Dans ce cas, il faudra payer 5000 francs CFA (7,50 euros) pour continuer ». L’homme appartient au détachement militaire chargé de veiller sur les antennes radios et téléphoniques installées sur la cime. Nous lui faisons comprendre que nous ne sommes pas prêts à payer ce prix là. Après avoir engagé la conversation, il accepte de nous conduire jusqu’au pic moyennant une participation symbolique. Nous marchons cinquante mètres jusqu’à une borne frappée de la mention « Pic d’Agou, 0 km ». Au même endroit, on également tracé une ligne sur le sol. Le militaire nous explique qu’on juge à cet endroit l’arrivée d’une course à pied. Nous rebroussons chemin et parcourons quelques pas sur un étroit sentier qui débouche sur un espace herbeux en pente. Notre homme précise que par temps clair, le panorama est splendide et que l’on peut apercevoir le Ghana. Nous ne voyons pas à trente mètres à cause de la brume. Au même endroit, on a édifié une sorte de cylindre en ciment qui symbolise le pic. On vient, paraît-il y faire des offrandes. Nous nous asseyons un instant et poursuivons notre conversation avec le militaire. Nous lui parlons de la montagne, de la neige, du ski. Il nous remémore l’histoire de deux jeunes soldats togolais morts de froid lors d’un entraînement dans les Alpes. Ils étaient en passe de devenir officiers. L’un d’eux était le fils du chef d’état major des armées du pays.
Comme par enchantement, le brouillard s’est dissipé durant notre discussion et pendant quelques minutes nous pouvons embrasser du regard la nature qui s’étend vers l’Ouest à perte de vue. Nous donnons 2000 francs à notre guide et redescendons.
Douche vivifiante
Pour revigorer nos corps éreintés par ces 24 kilomètres de marche, nous gagnons la cascade de Kpimé, toujours dans les environs de Kpalimé. Nous apercevons la chute d’eau monumentale depuis la route. Elle s’écoule le long de la falaise depuis un lac artificiel creusé 210 mètres plus haut. Non loin, une canalisation court sur la paroi et permet de précipiter l’eau dans des turbines installées en contrebas. Selon le jeune homme qui nous accompagne, le dispositif aurait été installé au début des années 1960 par la Yougoslavie. Il permettrait d’alimenter en électricité toute la région de Kpalimé. Une chose est sûre, pour le moment l’installation est en panne.
Après avoir enfilé nos maillots de bain, nous gagnons tant bien que mal le pied de la cascade. La puissance de la chute projette dans les airs un nuage de gouttelettes qui rendent les rochers glissants comme de la glace. Nous sommes contraints de progresser à quatre pattes pour ne pas tomber. Une fois à proximité de la paroi, nous nous asseyons sur une branche et nous laissons masser par le puissant jet d’eau qui s’abat sur nos épaules. Terriblement vivifiant.
Chasse aux papillons
Selom connaît son métier. Malgré la pluie fine qui tombe ce matin sur le mont Kloto, notre guide arbore un large sourire. Nous le suivons le long d’un étroit sentier herbeux qui grimpe assez fortement. De temps en temps, il marque une pause se saisit d’une plante ou d’une tige, nous donne son nom et nous explique ses vertus ou ses particularités. La visite a commencé par la présentation d’un piège à papillons, une sore de cage en tissu suspendu dans les airs dans lequel on a placé un appât olfactif confectionné avec de l’ananas. « Les femelles en âge de pondre sont toutes relâchées », précise Selom.
Peinture naturelle
Par rapport au pic d’Agou, le sommet du mont Kloto paraît dénudé. Seuls les troncs élancés de quelques irokos disparaissent dans la brume. « Les conséquences d’incendies volontaires destinés à rendre l’endroit cultivable et à faire du foin », explique notre guide. Plus bas, la végétation se fait plus abondante. Selom entreprend de nous faire découvrir les essences permettant de fabriquer de la peinture végétale. Il détache une feuille de teck et nous en fait presser un morceau entre nos doigts. Un liquide rouge comparable à du sang, nous tâche bientôt les mains. Plus loin, une tige permet d’obtenir du blanc, une gousse du orange, une herbe du turquoise.
Scorpion noir
Dans les environs du petit village de Kuma-Konda, nous croisons des femmes en train de ramasser des grains de café. Ceux-ci ressemblent à des groseilles allant du vert au bordeaux. Nous passons également sous un avocatier couvert de fruits. Sur un cacaoyer voisin, notre guide détache une cabosse et l’ouvre pour nous en montrer le contenu. Une sorte de pâte blanchâtre et gluante recouvre des fèves violettes. Après une longue matinée de promenade, nous gagnons le gîte de Prosper Papillon, une figure locale, naturaliste et artiste reconnu. Devant la porte d’une chambre, Selom capture un scorpion noir presque gros comme la paume de sa main. Il le laisse courir sur son bras alors qu’une perle de venin perle au bout de sa queue.
Bon anniversaire Adeline
Nous nous installons sous la paillote pour célébrer l’anniversaire d’Adeline. Elle a 24 ans aujourd’hui. Emilie et Julien lui ont fait la surprise de rapporter dans leurs bagages des produits de son Ardèche natale. Selom et ses amis apprenant la nouvelle se joignent à nous et se chargent de l’ambiance musicale. Nous savourons le meilleur des pique-niques depuis notre départ.
Chez les Tembermas
Nous mettons cap au nord. Direction Kanté et la vallée des Tembermas. Ce peuple, cousin des Sombas installés dans les environs de Natitingou au Bénin, s’est fait connaître par son architecture. Les fameuses tatas, forteresses à étage, édifiée en banco, ont convaincu l’UNESCO d’inscrire la vallée au patrimoine mondiale de l’humanité. Seulement voilà, le manque de transparence sur les conditions de visite, le défaut d’enthousiasme et de connaissance de notre guide, nous ont laissé sur notre faim. Nous ne garderons pas un souvenir impérissable de notre passage. Une meilleure gestion et redistribution des taxes d’entrée permettrait sans doute de mieux valoriser le site et éviterait de voir la mendicité s’accroître davantage. Pour l’heure, les Tembermas paraissent davantage victimes de l’ouverture au tourisme que bénéficiaires. Dommage, car ils méritent sûrement mieux.
Togoville
De retour à Lomé, nous choisissons d’achever notre séjour par la visite de Togoville. Après la traversée du lac Togo en pirogue, nous débarquons sur les rives en fête de la cité. Aussitôt, un groupe d’hommes nous entoure et nous escorte jusqu’à la maison royale. C’est entre ces murs que le protectorat a été signé avec les Allemands en 1884. Les photos de l’émissaire germanique et du roi de l’époque sont toujours présentes dans la pièce de même que le trône royal. On nous invite à nous asseoir sur les chaises disposées sur le côté en attendant la venue du prince. Voila qui fleure bon l’attrape touriste. Le prince, un polo publicitaire blanc sur les épaules, ne tarde pas à débarquer et à nous réclamer 10000 francs (15 euros) pour avoir eu l’honneur de pénétrer dans sa demeure. Nous refusons.
Le reste de la visite ne sera guère plus satisfaisant. Un guide nous mène sans enthousiasme sur le site où Jean-Paul II a célébré la messe lors de sa venue en 1985. Le pape avait choisi cette destination après une apparition de la vierge sur le lac Togo. Nous passons devant quelques fétiches vaudous sans explications approfondies et la visite s’achève ainsi.
Heureusement, le carnaval traditionnel d’Agbodrafo auquel nous pourrons assister le soir sauvera la journée.
Premiers pas au Ghana
Nous quittons Lomé dans la précipitation. Comme d’habitude, nous avons attendu le dernier moment pour préparer nos bagages et nous ne sommes pas encore prêts alors que la nuit tombe. Il nous faut pourtant impérativement passer au Ghana aujourd’hui car notre visa togolais arrive à échéance. Nous bouclons nos sacs dans l’urgence et disons au revoir à nos amis. La frontière n’est qu’à 1,5 km. Nous l’atteignons alors que le soleil décline. Il est 18 heures. L’heure du levé des couleurs. Nous patientons un instant en attendant la fin de la cérémonie puis nous frayons un passage dans la foule. Une armée de facilitateurs et de changeurs d’argent tente de nous mettre le grappin dessus. Nous les repoussons sans pour autant parvenir à les faire partir. Après obtention des tampons de sortie, nous passons côté Ghana. Il fait nuit noire. Notre cortège ne cesse de prendre de l’ampleur. L’histoire des blancs sur un drôle de vélo a fait le tour du poste frontière et les curieux affluent de partout. Des policiers quittent même leur poste pour venir nous saluer. Adeline se charge des formalités tandis que je veille sur le vélo et le chargement. Nous pénétrons enfin dans Aflao la ville ghanéenne attenante à Lomé. La foule nous emboîte le pas. Nous marchons plusieurs centaines de mètres jusqu’au premier hôtel. Les changeurs sont toujours là. Comme nous avons besoin de cedis (la monnaie ghanéenne) pour payer la nuit, nous décidons de faire appel à eux. Il nous faudra près d’une heure d’âpres négociations avant d’obtenir un taux de change acceptable.
La route qui mène à Accra, la capitale, est en chantier. Les travaux ont été confiés à des entreprises chinoises. Pendant cinquante kilomètres, nous roulons sur une piste en terre. La circulation est assez dense et le passage de chaque véhicule dégage un épais nuage de poussière rouge qui nous irrite la gorge, les yeux et les narines. Nous devons de plus affronter un fort vent de face qui nous empêche de dépasser les 12 km/h. Le tronçon en chantier prend fin. La route qui s’étend devant nous n’a désormais rien à envier à une départementale française. Comme au Togo, les sectes et églises en tous genres abondent. Ce ne sont parfois que de simples granges. Nous stoppons notre effort après 97 km et demandons l’hospitalité auprès d’une famille éwé à l’entrée du village de Kpotame. Les filles aînées parlent anglais. Nous parvenons à dialoguer. Désormais, jusqu’à la fin de notre voyage, nous ne traverserons plus que des pays où l’usage de l’anglais est privilégié.
Accra, un autre monde
Trente kilomètres avant Accra, se dresse devant nous un poste de péage avec barrières automatiques. Derrière, une autoroute. Nous hésitons. Finalement, je me dirige à pied vers l’un des guichets et demande si nous sommes autorisés à passer à vélo. La femme qui me fait face semble étonnée de ma question et me répond par l’affirmative. En route ! Nous serrons à droite sur la bande d’arrêt d’urgence. Celle-ci est mal entretenue. L’étroit ruban est jonchée de déchets métalliques et souvent recouverte de sable. Le vent souffle encore de face et nous peinons à atteindre les 10km/h. Sur les deux voies de l’autoroute, le trafic est important. Des centaines de voitures modernes nous dépassent. Les épaves que nous croisions jusqu’à présent on presque disparu. Même les taxis-brousse sont rutilants. Sur notre gauche, des usines et entrepôts se dressent à perte de vue. De l’autre côté, un quartier immense avec de grandes villas est en train de voir le jour. Nous dépassons encore quelques bidonvilles et décidons de sortir de l’autoroute par un petit sentier. La nuit approche et nous n’atteindrons pas le centre-ville avant le coucher du soleil. Nous débouchons dans un quartier qui pourrait ressembler à Beverly Hill. Aussi loin que porte notre regard, se dressent d’immenses maisons entourées de murs, surélevés de plusieurs rangées de barbelés. Adeline part frapper à quelques portes. En vain. Les gardiens refusent de prendre le risque de faire pénétrer des étrangers chez leur patron. Nous décidons de nous rabattre sur un hôtel. Les prix sont à la hauteur du pouvoir d’achat local. Rien à moins de 70$. Mais où sont passées nos auberges à 4 euros ? Nous finissons par croiser un groupe de jeunes qui squatte dans une villa en construction. Ils nous proposent de nous prêter une chambre moyennant une participation symbolique. Nous acceptons avec plaisir et passons une très bonne nuit sur le chantier.
Accra est un autre monde. Des centres commerciaux gigantesques, des panneaux publicitaires immenses, des échangeurs, des embouteillages… A la télé, on regarde la Star Academy locale, dans les restaurants on promeut les menus diététiques, on paye une TVA. Est-ce la voie qu’emprunteront les capitales voisines dans les années à venir ? Il y a fort à parier.
Ici s’achève notre séjour en Afrique de l’Ouest. Pour la première fois de notre voyage, nous allons emprunter la voie des airs, direction l’Ethiopie.
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