Un bain dans le désert
Nouakchott nous retient. Voilà maintenant trois semaines que nous apprenons à découvrir la capitale mauritanienne. Au sein de la famille de notre ami Cheick, nous nous familiarisons avec la culture du pays, avec ses habitudes sociales et morales qui souvent nous surprennent. Autour du thé, nous parlons religion ou politique. Nous goûtons également à la gastronomie locale, visitons les marchés, assistons au retour des pêcheurs. Nous avons également mis ce temps à profit pour nous offrir une excursion dans la région de l’Adrar. Au programme : la visite de Chinguetti, la Sorbonne du désert et de l’oasis paradisiaque de Tergit.
Nous devrions remonter en selle d’ici peu, direction le Sénégal.
Taxi-Brousse
Garage Atar dans les faubourgs de Nouakchott, neuf heures du matin. La foule des rabatteurs nous entoure dès notre sortie du taxi. Dans le plus grand désordre, chacun annonce son tarif et vante les vertus de son véhicule. Les plus insistants tentent d’accaparer notre attention en nous tirant par l’épaule ou par les bretelles du sac à dos. Nous élevons la voix pour disperser l’attroupement et pouvoir réfléchir à notre aise. Le choix est cornélien. Sur le parking bosselé et sablonneux de la gare routière, trois voitures alignées comme sur la grille de départ d’un grand-prix, s’apprêtent à partir pour la capitale de l’Adrar. Il nous faut miser sur le bon cheval. Entre la 504 Peugeot à la calandre déformée, la vielle Mercedes 190 aux pneus lisses comme des savonnettes et la benne encombrée d’un 4X4 Toyota sans âge, notre cœur balance. Régulièrement, les propriétaires des trois « rutilantes » mécaniques reviennent à l’assaut en espérant nous convaincre de monter à bord. « Je serai le premier à partir», « je suis le moins cher », « ma voiture est la plus rapide », « mes banquettes sont les plus confortables ». Dans un festival de mauvaise foi et d’exagération, chacun déploie son argumentation.
« Vous êtes Français, choisissez la Peugeot ! », lance un passant qui s’est mêlé à la discussion. Nous hésitons, observons à nouveau les trois véhicules sous toutes les coutures et optons en bons patriotes pour la 504. En nous proposant le meilleur prix (3500 UM par personne) et en nous garantissant l’accès aux deux places de devant, plus confortables, le propriétaires du vieux break a fait mouche.
Nous n’allons pas tarder à déchanter. La Mercedes dont chaque siège a trouvé preneur s’élance la première. Pour nous l’attente débute. Quatre places restent à pourvoir dans notre véhicule et personne ne semble en vouloir. Les minutes défilent. Adossés à la carrosserie de la 504, nous tentons d’échapper aux morsures du soleil qui malgré l’heure matinale chauffe à blanc chaque cm² du parking.
Une heure, 1h30, nous patientons encore. Soudain, une rumeur nous sort de notre torpeur. La 504 a fait le plein de voyageurs. Le départ est imminent. Effectivement, le chauffeur a pris place derrière le volant et en tirant sur une cordelette, tente de mettre le moteur en route. La mécanique crachote faiblement et finit par se taire complètement. Le doute nous envahit. Les passagers qui n’ont pas encore embarqué sont mis à contribution pour pousser la vieille carcasse. Nous sommes presque surpris de l’entendre démarrer. La voiture traverse le parking en tressautant et va s’immobiliser une centaine de mètres plus loin où l’on entreprend de charger les bagages sur la galerie. L’exercice relève du numéro d’équilibriste. Un homme juché sur le toit, entasse toujours plus haut un bric-à-brac de sacs et de cartons.
Enfin, on nous invite à monter à bord. Mais là encore, rien ne se passe comme prévu. Alors que sommes déjà assis sur le siège avant, le propriétaire nous annonce qu’il va nous falloir le partager avec une troisième personne. Un de ses véhicules est soi-disant tombé en panne sur la route et il faut lui envoyer de l’aide. Je lui rappelle son engagement et refuse de céder ma place. Il insiste et nous invite à rejoindre la banquette arrière où nous ne serons que trois à être installés. Je tente d’obtenir un rabais. En vain. Dépités, nous rejoignons le coffre de la voiture.
Au total, nous sommes 11 à bord. Le prétendu mécanicien envoyé en renfort se révèle en fait être un Malien qui voyage avec trois de ses compatriotes avec pour ambition de rejoindre l’Europe. Ils n’ont pas pris le chemin le plus court ! Personne ne parle Français dans la voiture hormis un sergent-instructeur formé à l’ancienne école. Il nous raconte ses premières années dans l’armée et se souvient avec émotion du temps où il sautait en parachute depuis les Transales de l’armée française. Il a sillonné tout le pays de la frontière algérienne aux rives du Sénégal. En 1989, il a pris part aux hostilités sanglantes opposant les deux pays.
Le trajet est rythmé par les contrôles réguliers de la gendarmerie, de la police et de la douane. A chaque fois, un homme en uniforme vient nous saluer et demande les passeports de chacun. Il s’éclipse quelques minutes avec et revient en nous faisant signe de poursuivre notre chemin. De temps en temps, les plus zélés fouillent les baluchons des Maliens.
L’habitacle de la voiture a des allures de compression de César. La garniture disparue depuis longtemps laisse apparaître des tôles recouvertes de traces de soudures et de rouille. Des trous dans le plancher remplacent la ventilation. Les banquettes ont perdu leur rembourrage. Certaines ne sont même pas fixées au sol et glissent dans les virages. Le pare-brise est couvert d’impacts et lézardé de toute part. A chaque croisement de camion, le chauffeur pose ses mains contre la vitre pour éviter qu’elle ne tombe en morceau.
Nous marquons une pause à Adjouj pour prendre le thé et nous dégourdir les jambes. Je suis couvert de sueur. A l’approche d’Atar, les vastes étendues désertiques plates et sableuses laissent leur place à un décor minéral et montagneux. On se croirait soudain sur la planète Mars. Nous entamons l’ascension d’un col escarpé. Le moteur peine. Régulièrement, des brèches se dessinent dans le muret de pierre dressé sur le côté en guise de garde-corps. Les vestiges d’accidents passés. Le sergent-instructeur commente. « Là, c’était en 2004. Un camion citerne rempli d’essence a quitté la route. Ses freins avaient lâché. Ici, c’est un Toyota Hilux qui a fait le grand plongeon ». Nous serrons les fesses. Enfin Atar, nous apparaît dans le lointain. Le trajet devait durer 6 heures. Nous en avons mis huit.
Fort Sagane
Nous ne nous attardons pas à Atar. Après une nuit sous la khaïma, la tente maure traditionnelle, nous mettons cap sur Chinguetti. Eve et Ahmed, un couple quebeco-mauritanien dont nous avons fait la rencontre la veille, nous ont généreusement invités à bord de leur 4X4 de location. Nous ne sommes pas fâchés d’échapper à l’inconfort du taxi-brousse et la perspective de pouvoir dialoguer avec eux nous enchante.
Dès la sortie d’Atar, le goudron disparaît au profit d’une piste en terre. Pour rallier celle qu’on nommait autrefois la Sorbonne du désert, nous emprunterons la passe de Nouatil plus rapide et plus facile d’accès que l’ancienne route passant par la spectaculaire passe d’Amogjar. Au pied du col, une barrière nous barre le chemin. Pour faciliter la montée, l’axe a été bitumé sur quelques kilomètres. La chaussée est en travaux. Elle n’est praticable qu’à certains créneaux horaires. Nous attendons celui de 9h30.
La route dessine des lacets acérés à flanc de falaise. Des montagnes tabulaires aux couleurs brunes et rougeâtres dominent de leur impressionnante stature le large canyon rocheux où nous progressons. A vélo, l’ascension nous aurait demandé plus d’une heure. En voiture, nous atteignons le sommet en quelques minutes. Le point de vue est vertigineux. Un paysage digne de figurer dans un western se dessine à nos pieds. Nous roulons quelques kilomètres sur le plateau et bifurquons soudain à droite sur une piste cahoteuse. Un nouveau panorama à couper le souffle ne tarde pas à apparaître devant nous. Un large cirque de couleur sombre entouré de sommets rocheux presque noirs se révèle en contrebas. On pourrait se croire sur le rebord du cratère d’un volcan. Dans le lointain, au cœur de cet univers minéral, se dresse une construction qui attire notre attention : Fort Sagane. Le bâtiment a été édifié en 1983 pour les besoins du film d’Alain Corneau avec Sophie Marceau et Gérard Depardieu.
L’autre curiosité des lieux réside dans les peintures rupestres qui ornent les flancs de plusieurs rochers. Nous suivons les pas d’un guide qui nous conduit jusqu’à une paroi recouverte de dessins d’animaux et humains vieux d’environ 6000 ans. Les couleurs des girafes, bœufs, danseurs ou chasseurs sont malheureusement passées et certaines peintures sont à peine visibles. Sans efforts de conservation ce patrimoine mis en partie au jour par Théodore Monod, semble condamné à brève échéance.
Sur le chemin du retour qui serpente à flanc de falaise entre les acacias, le guide nous désigne une montagne dans le lointain. Une des plus hautes de Mauritanie avec près de 900 m d’altitude. « Il y a longtemps, à l’approche de la saison des pluies, il était de coutume de grimper jusqu’au sommet et d’allumer un feu pour annoncer la présence d’eau. Le signal était visible depuis une autre montagne similaire à celle-ci à environ 350km ».
La Sorbonne du désert
Difficile d’imaginer en déambulant dans les ruelles ensablées de Chinguetti que la ville comptait à son apogée plus de 20000 âmes, 12 mosquées et 25 écoles coraniques. Parmi les plus étincelantes cités caravanières du Sahara, elle constituait un carrefour commercial incontournable. Des azalai (caravanes) de 30000 dromadaires chargés de sel quittaient autrefois les lieux, pour rejoindre le Maroc, Saint-Louis du Sénégal ou même Tombouctou à plus de 55 jours de marche. Un lieu d’échanges commerciaux mais également culturels. Dans les rues de la 7e ville sainte de l’Islam, on échangeait aussi bien des étoffes et des épices que les connaissances de son peuple. Des milliers d’ouvrages spirituels, littéraires ou scientifiques furent ainsi rassemblés dans les bibliothèques de la cité. Aujourd’hui, le temps des caravanes est définitivement révolu et ces temples de la culture n’ouvrent guère plus leurs portes que pour les touristes et quelques rares chercheurs ou étudiants.
Depuis quelques années, la ville qui est désormais équipée de relais téléphoniques et dispose de l’électricité 24/24h, a peu à peu mis de côté ses activités traditionnelles au profit de l’accueil des voyageurs. Le secteur pourtant porteur s’est tragiquement effondré en 2007 après que deux Français ont été tués près d’Aleg sur la route de l’Espoir. L’annulation du Rallye Paris-Dakar annoncée dans la foulée, a marqué le coup d’arrêt définitif. « J’ai contracté un emprunt pour aménager mon auberge. Je n’ai pas pu le rembourser dans les délais prévus. J’espère que la confiance reviendra et que les activités pourront bientôt repartir », a commenté Mohamed Mahmoud propriétaire de l’Eden, à l’entrée de la ville.
Chinguetti a tous les atouts pour séduire à nouveau. Une histoire, une aura, une architecture authentique telle sa mosquée du XIIIe ornée d’œufs d’autruches et surtout le désert.
Une fois n’est pas coutume, nous avons troqué notre selle de vélo contre une selle de chameau pour nous rapprocher des immenses dunes de sables jaunes qui bordent la cité.
En selle
A vrai dire, je ne suis pas rassuré lorsque mon jeune chamelier donne l’ordre à ma monture de se dresser sur ses pattes. Un soubresaut vers l’avant manque de me désarçonner. Heureusement, une secousse m’entraîne vers l’arrière et me permet de me rétablir sur mon siège. Perché sur le dos de mon dromadaire, j’observe Adeline qui se livre au même exercice. Elle n’ose pas poser ses pieds sur l’animal de peur de lui faire mal et fait rire nos accompagnateurs. Le signal est donné. Accompagnés d’Eve et d’Ahmed, nous nous mettons en route dans un assez inconfortable mouvement de balancier. Un chamelier assure notre sécurité en tenant notre chameau au bout d’une longe. Ahmed qui a déjà chevauché ce genre de monture dans sa jeunesse se dirige lui-même. Il nous fait remarquer le signe tatoué derrière l’oreille de chaque animal. « Une marque qui permet à chaque famille de reconnaître ses dromadaires à n’importe quel endroit », explique t-il.
Les animaux dressés pour la méharée ont des noms. « Ils sont baptisés en fonction de leur comportement, de leur couleur ou de leur apparence physique », précise Ahmed.
Nous passons au pied d’une haute dune d’où émerge encore quelques constructions. L’ancienne Chinguetti édifiée au VIII siècle de l’ère chrétienne puis recouverte par le sable au XIIIe. L’avancée du désert, une menace permanente en partie jugulée depuis quelques années grâce à l’aménagement de ceintures vertes, de véritables barrières végétales, destinées à dévier les dunes.
Déjà plus de deux heures que nous chevauchons. Les frottements de la selle sur les cuisses commencent à me faire souffrir. Midi approche et la chaleur est accablante. Notre destination est en vue. Une oasis luxuriante où Mohamed Mahmoud notre hôte possède un jardin. Nous mettons pied à terre et pénétrons dans un écrin de fraîcheur et de verdure. Des manguiers, côtoient les citronniers. Des bananiers poussent à l’ombre des palmiers. L’eau est là à dix mètres du sol. Mohamed Mahmoud a démarré sa pompe mécanique et rempli le bassin qui lui sert à l’arrosage. Aujourd’hui, il fera office de piscine.
Paradis de verdure
S’il existe des paradis sur terre, Tergit est l’un d’eux. Nous sommes au cœur du désert dans un paysage minéral dominé par de sombres sommets tabulaires. A perte de vue la roche et le sable. L’homme qui nous a pris en stop joue les pilotes de rallye sur la piste cahoteuse qui se faufile dans ce décor de western. Nous prenons la direction d’un canyon qui semble se refermer au loin comme une épingle. Nous traversons, en trombe, un village de cases rondes coincé entre les montagnes. Notre chauffeur coupe son moteur alors que la piste s’arrête et nous poursuivons à pied. Une pancarte indique « Loisis de Terjit : 1000 UM, la visite, 1500 la journée. »
La végétation, absente il y a quelques minutes encore, forme devant nous une immense coupole verte. Un étroit chemin bordé par deux murets de pierre pénètre dans cet écrin de verdure. A l’intérieur, la lumière perd en intensité, la température devient supportable, des oiseaux volètent par-dessus nos têtes et surtout le son enchanteur d’un petit cours d’eau vient bercé nos oreilles. Il est là tout prêt. Bientôt, nous l’apercevons se faufilant en minuscules cascades à travers les canaux d’irrigations. Là, sous la voûte des palmiers, des tentes ont été dressées pour accueillir les voyageurs. En saisons, près de 100 touristes peuvent investir le site dans la journée. Mais aujourd’hui, nous sommes seuls. Nous installons nos affaires sous l’une des khaïmas et continuons de grimper le long du ruisseau en maillot de bain cette fois. Plus haut, il forme un bassin naturel, limpide et peu profond dans lequel nous plongeons. De petits poissons viennent nager autour de nos corps alanguis. A une centaine de mètre, un autre bassin artificiel celui-ci renferme une eau plus fraîche dans laquelle nous barbotons également de longues minutes. A la nuit tombée, nous faisons connaissances de Judith, Niklas et Thomas, trois étudiants allemands qui nous proposent de nous ramener à Nouakchott le lendemain à bord de leur 4x4. Avant de gagner notre tente, nous nous immergeons à nouveau dans le premier bassin. L’eau est chaude. A travers les palmiers, les étoiles étincellent. Au sol, sur la mousse verte, des centaines de lucioles leur rendent leur clin d’œil. Un intense moment de féerie au cœur de la Mauritanie.
|
Ils nous soutiennent
|