Un détour en Namibie
Presque deux fois vaste comme la France, la Namibie ne compte que deux millions d’habitants. Ces paysages, en revanches, et ses ressources naturelles, sont innombrables. C’est donc sans regret que nous nous sommes détournés vers ce pays de brousse et de désert. Traversée de la bande de Caprivi et de l’Okanvango, découverte du parc d’Etosha et de la plus grosse météorite du monde, balade sur la côte des squelettes et rencontres avec plus de 100 000 otaries, voici le récit en textes et en images de notre premier mois en Namibie.
Certains ont le pouvoir de convaincre avec des gestes et quelques paroles. Luis en a fait un métier. Une carrière entière passée dans l’univers de la publicité. Ce soir là, dans un campement, sur les rives du Chobe, au nord du Botswana, il nous vend du rêve… gratuitement. Son produit, la Namibie. Ravivé par l’enthousiasme et quelques verres de vin, son accent espagnol chante dans la nuit. Il ponctue ses phrases de superlatifs, de comparaisons, de slogans percutants. « Si vous n’allez pas en Namibie, vous n’avez rien vu. Dans les autres pays, les animaux sont dans les parcs. En Namibie, ils sont partout ! » Même les hippos dont les cris sporadiques montent de la rivière en contrebas, ne sauraient l’interrompre.
Nous écoutons sagement, à la lueur des lampes de camping, absorbés par le flot de ses paroles. Nous voulons croire sa vérité. Ce soir, il n’y a pas de marcher en jeu. Dans son regard, nous voyons simplement briller le feu sincère de la passion. Nous n’irons pas droit vers le Sud, à travers le Botswana. Nous roulerons vers l’Ouest, vers l’Océan et le plus vieux désert du monde dont les dunes légendaires sont les joyaux de la Namibie.
Merci mille fois à Petra et Luis d’avoir si spontanément partagé leurs connaissances et leur expérience de l’Afrique. Merci pour les longues discussions qui ont animé ces quelques soirées passées ensemble. Merci, enfin, pour ces succulents repas et le vin qui a coulé à flot. Nous vous souhaitons le meilleur pour la suite de votre périple de l’autre côté de l’Atlantique. Au hasard de la route, à Tarifa, à Paris, ou sur une route de sel, en Namibie.
Une bande de terre troublée
Nous pénétrons en Namibie par une porte dérobée. La bande de Caprivi est un étroit couloir d’une quarantaine de kilomètres de large, un corridor entre l’Angola, la Zambie et le Botswana, acquis jadis par les Allemands pour conserver un accès au Zambèze. La route est plate, la brousse est blonde, les animaux nombreux et les villages rares. Entre 1999 et 2002, la région a tristement fait parler d’elle, embrasée par une guérilla sécessionniste et par l’implication du gouvernement dans la guerre civile angolaise. Le conflit a franchi la frontière, des mines anti-personnelles ont été posées, les populations locales prises pour cible ainsi que les touristes. Une famille française a tragiquement trouvé la mort sur cette bande de terre aux frontières artificielles et au destin troublé.
Prière improvisée
Aujourd’hui, le calme semble revenu. Nous plantons notre tente auprès des groupes de maisons qui apparaissent irrégulièrement sur le bord de la route. L’accueil est chaleureux. On nous offre de la pâte de millet, de la chèvre et des épinards. Nous partageons du thé et des biscuits, assis sur le sable autour du feu. Nos hôtes sont Mbukushu ou Lozi. Les adultes souvent ne parlent pas anglais. Les enfants assurent la traduction. A Katjina-Katji, on improvise une prière pour saluer notre venue.
La trace des éléphants
Passé Kongola, nous pénétrons pour 200 km dans l’enceinte du Bwabwata National Park. Le garde, à l’entrée, nous met en garde contre les lions et les éléphants. Nous en avons aperçu deux, la veille, à une dizaine de mètres de la route, écrasant les buissons bas de leurs imposantes carcasses. Une poignée de secondes, nos sens ont été partagés entre la magie de l’instant et la peur viscérale de l’animal sauvage.
Dans le parc, nous ne verrons que leurs crottes. Des bouses énormes posées sur la chaussée comme des rocs. En revanche, koudous, springboks, phacochères et même un chacal d’habitude timide, nous honorent de leur présence.
La rivière qui ne trouve jamais la mer
A Divundu, nous franchissons la rivière Okavango. Un cours d’eau mythique qui ne trouvera jamais la mer. Quelques centaines de kilomètres plus au sud, aux portes du désert du Kalahari, il se perdra dans un immense labyrinthe de canaux, marécages et îlots pour former l’un des plus célèbres deltas du monde.
Il n’y a plus de villages pour planter notre tente. Seulement de vastes fermes dont les clôtures courent à perte de vue de chaque côté de la route. Nous voyons la lumière du jour décliner avec une certaine angoisse. A des kilomètres à la ronde, il n’y a rien que le bush et les grillages de ranches que nous ne voyons jamais. Cet après-midi, le hasard de la route est avec nous. Un pick-up Toyota nous dépasse. Au volant, un quinquagénaire moustachu, le ventre à l’air. « Où allez-vous dormir, il n’y a rien ici. Ma ferme est à trois kilomètres. Vous êtes les bienvenus ».
« Ici, on parle Afrikaans »
Fana et Susan possèdent 5300 hectares et plus de 500 têtes de bétail. « Ici, on parle Afrikaans » expliquent-ils en s’excusant pour leur anglais qui est pourtant plus que correct. Ils sont les descendants des Boers, colons d’origine néerlandaise, installés pour certains dans la région depuis le XVIIe siècle. Nous entrouvrons la porte d’une histoire dont nous ignorons tout ou presque. Autour d’une bière, nos hôtes évoquent leur culture, la guerre menée par l’Afrique du Sud contre la Swapo (actuel parti au pouvoir) alliée à l’Angola, lui-même soutenu par Cuba. A la fin des années 70, Fana a pris part au conflit. Il nous laisse l’impression que derrière chaque fermier blanc se cache un combattant. Nous parlons de l’Indépendance, en 1990, de la fin du protectorat sud-africain. Inévitablement, nous évoquons les ressentiments qui demeurent entre les différents groupes ethniques. Noirs, Blancs, Métisses vivent côte à côte et pourtant chaque communauté semblent repliée sur elle-même, souvent dans la peur de l’autre, parfois dans le mépris de sa culture et de son mode de vie. Ici, la nation arc-en-ciel est un mythe. Chacun sa vision du monde, chacun sa voie, jusqu’où, jusqu’à quand ?
Partie de jukskei
Nous sommes reçus comme des coqs en pâte. Susan et Fana nous offrent le choix entre trois chambres. On nous sert le petit déjeuner en terrasse, on nous mitonne des petits plats. Nous profitons du trampoline, installé sur la pelouse ombragée de leur jardin bien ordonné. Fana, ancien membre de l’équipe nationale, tente de nous apprendre à jouer au jukskei, un jeu d’adresse sud-africain, à la frontière du jeu de quilles et de la pétanque. Alors que Fana fait mouche à chaque fois, nous parvenons péniblement à faire s’élever dans les airs l’espèce de rouleau à pâtisserie avec lequel nous devons faucher un bâton planté dans le sable à 16 mètres.
Cap sur Etosha
Nous prenons congé de nos hôtes après deux jours de bombance et de discussions enrichissantes. Mais nous ne quittons pas pour autant la famille. A Grootfontein, nous avons rendez-vous avec Denise, la fille de Susan et Fana et Morné, son mari sud-africain.
En guise de bienvenu, on nous remet à chacun un t-shirt, siglé Taranaki, le nom de la ferme familiale. « Vous êtes ici chez vous !» Ce ne sont pas des paroles en l’air. Dès le premier soir, on nous concocte un programme de visite des environs pour les cinq jours à venir !
Cap, pour commencer, sur le parc national d’Etosha. Un territoire de 20000 km² qui abrite 114 espèces de mammifères et 340 d’oiseaux. Le site est célèbre pour son « pan », un immense lac salé, asséché, d’un blanc immaculé, presque éblouissant. Nous observons nos premiers springboks par centaines ainsi que des oryx et leurs longues cornes droites. Nous assistons au spectacle gracieux, d’une girafe pliant ses pattes en fuseau pour se désaltérer.
La plus grosse météorite du monde
Sur le chemin du retour, nous marquons une pause au lac Otjikoto. Un trou d’eau naturel percé dans la roche sur plus de 100 mètres de fond. En 1915, les Allemands, battus par les Anglais, y ont sabordé leurs canons pour qu’ils ne tombent pas entre les mains de l’ennemi.
Les environs nous réservent d’autres surprises. A 25 kilomètres de Grootfontein, nous découvrons la météorite Hoba. Avec ses 3 mètres de large et ses 50 tonnes, ce roc composé de fer, de nickel et de cobalt, elle est la plus grosse du monde.
Le roi Mufasa
Pour conclure notre séjour, Denise et Morné tiennent absolument à nous présenter à Mufasa, un lion appartenant à un lodge des environs. Une mère phacochère et ses petits trottinent sur la pelouse de l’établissement lors de notre arrivée. Ils viennent immédiatement chercher les caresses ou plutôt, un éventuel casse-croûte à grignoter. Même derrière un grillage, un roi reste un roi. Mufasa trône derrière une haute clôture, sa large crinière brune bercée par le vent. Son regard est profond, pénétrant. Il n’est pas empli d’animosité, son intensité suffit à imposer le respect. Si grande soit sa cage, Mufasa est enfermé. Mais il montre à tous qu’il a conservé sa fierté. Nous quittons les lieux avec une certaine amertume, presque un sentiment de culpabilité. Ne soyons pas hypocrites. Approcher ce lion à une poignée de centimètres, lui caresser le ventre et les pattes, nous a procuré des sensations puissantes et uniques. Mais jusqu’où est-il acceptable d’aller pour satisfaire notre propre plaisir ? Nage avec les dauphins, marche avec les chimpanzés, promenade à dos d’éléphant, plongée avec les requins, les activités autorisant un contact étroit entre l’homme et l’animal ont un succès grandissant dans les sites touristiques en Afrique. Elles sont même une source de revenu importante pour de nombreuses organisations impliquées dans la protection de la biodiversité. Pros et antis ont leurs arguments. Mais aucun ne parvient à emporter notre entière adhésion. Notre expérience nous conduit toutefois à penser qu’il est illusoire et sans doute néfaste de vouloir isoler l’homme de l’animal. L’observation de la faune en captivité et encore davantage dans son milieu naturel participe de la prise de conscience du grand public en matière de protection de la nature et de la biodiversité. Reste à trouver le bon équilibre et à éviter les dérives du business animalier.
Sur la route de Windhoek
Le relief s’est accentué. Le trafic s’est intensifié. Chaque midi, nous marquons un pause pique-nique sur les aires aménagées en bord de route. Nous campons dans des fermes et même dans une boutique à biltong (viande séchée locale) abandonnée pour la nuit. Le vélo donne des signes de fatigue. La transmission est à bout. Nous sommes parfois contraints de pousser dans les côtes.
Windhoek, la capitale, est entourée par les montagnes. Elle a pour réputation d’être l’une des villes les plus propres d’Afrique. Et en effet, les trottoirs sont bien tenus et les poubelles abondent. Plusieurs buildings de verres côtoient des églises de style germanique en centre ville. Nous sommes à la fin du mois d’avril. La paye est tombée. Les centres commerciaux sont bondés. Ils se dressent sur plusieurs étages et abritent une foule fourmillante et colorée mue par une frénésie d’achats compulsifs. Nous en attrapons le tournis.
En quittant la ville en bus, direction la côte, nous découvrons une autre réalité. Celle des townships, satellites de débrouille et de pauvreté.
Promenade sur la baltique…
Swakopmund ne cache pas ses origines allemandes. Cette cité balnéaire tracée au cordeau pourrait avoir été édifiée sur les rives de la mer du Nord ou de la Baltique. Brouillard et frimas, compris. De la promenade qui longe l’Océan, on embrasse d’un regard, un ancien phare rouge et blanc, une longue jetée en bois et une série de villas au style baroque. Qu’on élève les yeux vers l’horizon et le sort est rompu.
…et dans le plus vieux désert du monde
La ville s’arrête brusquement et laisse place au plus vieux désert du monde, le Namib et ses dunes orangées hautes de plus de cent mètres. Un immense terrain de jeu pour certains. On vient s’y initier au sandboard (planche des sables) ou au guidon d’un quad. Nous préférons une balade à pied. A petites foulées, nous escaladons les flancs d’un de ces géants de sable. Au sommet, assis sur l’arête effilochée par le vent, nous restons suspendus au néant de creux et de bosses qui s’étend à l’infini sous nos pieds.
La plus grande colonie d’otaries du monde
Nous avons loué un scooter. De la buée sur les lunettes, nous fendons presque à l’aveuglette une épaisse nappe de brouillard qui nous empêche d’apprécier les paysages environnants. La côte des Squelettes mérite bien son nom. Le vent qui manque de nous faire chuter à chaque bourrasque rend l’endroit fantomatique et franchement inhospitalier. A Henties Bay, nous faisons le plein et remplissons deux bouteilles de soda d’essence. Notre réservoir de 4l, nous permet à peine de parcourir 100 kilomètres. Nous en aurons presque 140 pour rejoindre Cape Cross et en revenir. Le soleil, enfin, s’est levé et laisse apparaître un horizon de rocaille, sans vie. Dix kilomètres, avant de bifurquer vers l’Océan, une odeur de chenil mal entretenu nous prend à la gorge et s’infiltre sous nos casques. Nous touchons au but.
Nous dépassons une mine de sel et au sommet d’une courte montée, nous apercevons la côte se dessiner, baignée par des eaux couleur menthe glacée. Nous nous acquittons de 40$ namibiens chacun de droit d’entrée et plongeons vers ce qui nous parait être une plage hérissée de rochers. Il y en a des milliers et surprise, ceux-ci se mettent à bouger. L’odeur de chien mouillé s’est encore intensifiée. Nous faisons quelques pas sur une passerelle en plastique recyclé, installée en surplomb de la houle. Les rochers sont bien vivants. Ils crient, plongent, se battent. Nous sommes en présence de la plus importante colonie d’otaries à fourrure du Cap, du monde.
Appétit féroce
Suivant les saisons, on en dénombre entre 80 000 et 120 000. Les mâles pèsent en moyenne 200 kg mais lors de la période de reproduction, ils peuvent dépasser les 360 kg. Les femelles sont plus petites, environ 75 kg et donnent naissance à un petit aux yeux bleus. Très rapidement, elles laissent celui-ci au sein d’une nurserie collective, le temps d’aller s’approvisionner en nourriture. Un quart des petits ne vivront pas plus d’une année. Les chacals et les hyènes rodent. Chaque jour une otarie a besoin d’ingurgiter 8% de sa masse en poissons. A Cape Cross, elles profitent de l’abondance de nourriture liée à la présence du courant froid du Benguela. Chaque année, les colonies présentes sur la côte du sud-ouest de l’Afrique, consomment un million de tonnes de poissons et de créatures marines. Plus que l’industrie de la pêche de la Namibie et de l’Afrique du Sud réunie. Cet appétit féroce ne manque pas de créer des problèmes aux otaries. Les compagnies de pêche voient en elles un terrible concurrent et des campagnes d’abattage sont régulièrement organisées, sans véritable succès. La réduction des otaries s’accompagne de la prolifération d’autres prédateurs marins et le poisson échappe toujours aux pécheurs.
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